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samedi 27 août 2011

Mauvais genre - Naomi Alderman


James vit dans une belle villa au fond de la campagne italienne avec Mark – ami, amant, proche, employeur, on ne sait trop… Sur ce point, Mauvais genre s’ouvre sur une scène énigmatique, mettant en évidence la lassitude de James quant à leur style de vie, aux fêtes débridées, aux jeunes éphèbes qui se succèdent et autres humiliations. Lassitude qui lui fait, comme souvent, se remémorer sa jeunesse, sa rencontre avec Mark, le lien étrange qui les unit depuis : et ici, démarre véritablement le roman.

Issu d’un milieu populaire, James Stieff entame avec fierté ses études à Oxford. Il est rapidement confronté au pendant inévitable de l’élitisme : lui, si brillant dans son lycée moyen, se retrouve à la traîne et peine à se maintenir au niveau minimum exigé. D’autant qu’une blessure au genou vient le déstabiliser dès le premier semestre. Sans véritables amis et ne pouvant même plus pratiquer son exutoire favori, le footing, il se noie progressivement dans ses difficultés scolaires. Difficultés que ses parents attribuent sans hésiter au manque de travail et sanctionnent financièrement en lui coupant les vivres.
Assez solitaire, James finit par se lier avec Jessica et sa surprenante bande d’amis, Franny, Simon et Mark, le meneur. Ce dernier, un riche héritier fantasque et déconnecté de la réalité, propose rapidement à tout ce petit monde d’emménager dans son immense propriété quasi vide. Une étrange communauté se met alors en place, évidemment financée, mais aussi inspirée et impulsée, par Mark.

James et Jess s’installent rapidement dans une relation, assez dénuée de passion et même un peu molle. James en est l’élément le plus accroché ; et pourtant, un lien étrange se noue avec Mark – fascination discrète, dépendance financière, attirance pour l’homosexualité sans complexe de Mark, connivence quand la mère de ce dernier débarque… ?

Mauvais genre est bien entendu un roman d'apprentissage : premiers échecs, relations amoureuses, soirées étudiantes, discussions exaltées, examens bâclés ou potassés pendant des nuits, etc.
À maints égards, il m’a fait penser au formidable premier roman de Donna Tartt, Le Maître des illusions, en bien mois glauque, mais aussi moins réussi selon moi. En effet, Mauvais genre souffre de plusieurs défauts : le récit démarre lentement, s’enlise souvent, se concentre trop sur James.

Si sa lecture n’est pas indispensable, elle n’en est pas moins agréable et intéressante car Naomi Alderman évoque avec finesse un monde si souvent cité à titre d’exemple et en dépeint les faux-semblants, les aspects troubles et les contreparties douloureuses…


Mauvais genre, Naomi Alderman (L’Olivier, 384 pages, 2011)
Traduit de l’anglais par Hélène Papot

mardi 26 avril 2011

La Maison du sommeil - Jonathan Coe


Mes posts le montrent (ici et ), Jonathan Coe est un auteur que j’apprécie. J’ai donc voulu découvrir des textes antérieurs et, intriguée par ses sujets principaux (sommeil et analyse), je me suis lancée dans La Maison du sommeil.

Comme à son habitude, Coe aime jouer avec la construction de son roman et avec la temporalité. Ici, la chose est explicite dès la première page avisant que les chapitres impairs se déroulent en 1983-1984, et les pairs en juin 1996. Chaque chapitre vient éclairer le précédent et le suivant, tressant peu à peu une histoire et son sens.
En plus de dix ans, Ashdown, le lieu central, a changé : jadis résidence universitaire, la vaste demeure surplombant des falaises est devenue une clinique spécialisée dans le sommeil.

La plupart des protagonistes souffrent de problèmes en la matière ou s’intéressent fortement au sujet : Sarah, narcoleptique aux rêves terriblement réels, au point que tout se mélange ; Gregory, étudiant malsain et manipulateur ; Robert, amoureux transi tristement patient ; Veronica artiste opportuniste ; Terry, mettant à profit son insomnie pour satisfaire sa cinéphilie…

Tous vont se rencontrer un jour ou l’autre, se côtoyer, puis – souvent – se retrouver. Ce ténébreux chassé-croisé est tout autant un roman d’apprentissage qu’une critique du milieu psychiatrique et de ses dérives. Des thématiques passionnantes, que Coe traite avec son esprit habituel et un indubitable sens du récit.
Pourtant, j’ai trouvé l’intrigue assez faible et les histoires de cœur bien trop prépondérantes à mon goût. Et, là où il est censé y avoir un léger suspense, au moins une petite surprise, je le voyais venir des pages et des pages à l’avance (aurais-je déjà trop lu Jonathan Coe ?). Pour finir, une dernière réserve, les sujets principaux auraient pu, me semble-t-il, être davantage exploités, voire explicités – la critique aurait ainsi gagné en intensité et en intérêt.

La Maison du sommeil est un roman plein de finesse, bien écrit et agréable, mais qui ne m’a pas pleinement convaincue – peut-être car je me suis habituée au talent de son auteur ou encore car je n'ai pas saisi la totalité des enjeux.


La Maison du sommeil, Jonathan Coe (Gallimard, 432 pages, 1998 / Folio, 480 pages, 2000)
Traduit de l’anglais par Jean Pavans


mardi 29 mars 2011

Bienvenue au club & Le Cercle fermé - Jonathan Coe


Après l’excellent Testament à l’anglaise, je poursuis ma redécouverte de Jonathan Coe avec ces deux romans, qui reprennent les mêmes personnages – et l’Angleterre – à vingt ans d’écart. Lus une première fois à leur parution, le premier m’avait laissé un très bon souvenir, le second moins.. Et preuve que le lecteur évolue, l’impression est exactement inverse aujourd’hui !

Au début de Bienvenue au club, les retrouvailles fortuites de connaissances de lycée sont le prétexte pour évoquer le « Club Trotter » (titre anglais original et jeu de mots utilisés par deux des protagonistes, frère et sœur, pour se désigner) et son entourage.
Retour vingt ans plus tôt, dans l’Angleterre de années soixante-dix, ses batailles syndicales, ses luttes partisanes, le rock et le punk, mais aussi l’IRA et les attentats, les crispations racistes…
Jonathan Coe entreprend ici une peinture de la société britannique, d’une certaine moyenne classe, coincée dans la triste Birmingham bientôt conservatrice, à travers la vie de trois adolescents – Doug, Benjamin et Philip –, de leurs familles, copains, ennemis et autres rencontres plus épisodiques. (Petit bémol, on finit d’ailleurs par se perdre un peu dans cette galerie de personnages.)
Les espoirs, les désillusions, les chagrins et les petites réussites : tout y est. Et peut-être même trop. Car on aurait préféré que Coe développe un peu moins les rêves, anecdotes et déboires typiques de cet âge – qui empêtrent parfois le roman dans une déconcertante naïveté, voire une certaine niaiserie. Cette perspective adolescente rend parfois le texte un peu tiède, pas aussi mordant et satirique qu’on le voudrait.
Bienvenue au club n'en est pas moins un intéressant instantané de cette décennie, avec ses enjeux sociaux, ses référents culturels, ses problèmes politiques et ses mentalités, et un roman bouillonnant de vie.


Vingt ans après, que sont devenus tous ces jeunes ? Leurs idéaux et leurs rêves ont-ils résisté à l’âge et aux années quatre-vingts et quatre-vingt-dix ?
Dans Le Cercle fermé, c’est cette fois un tableau acerbe de l’Angleterre de Tony Blair que nous propose Jonathan Coe. Il y en a malheureusement autant à dire contre la fameuse « troisième voie » que contre le thatchérisme : l’opportunisme est toujours de mise, la guerre aux Malouines a laissé la place à la première puis à la deuxième intervention en Irak…
Si, à la relecture des deux romans, Le Cercle fermé m’a paru plus critique et plus intéressant que Bienvenue au club, c’est que j’ai moi aussi grandi, que je connais mieux la période pour l’avoir vécue enfant. Mais, objectivement, c’est également car les adolescents de Birmingham sont devenus adultes, qu’ils ont mûri, et qu’eux-mêmes ont un regard plus lucide, parfois désabusé, souvent cynique.
Finies les excuses de la jeunesse : on peut ici enfin détester Paul, si antipathique même petit, ou être horripilé par la mollesse de Benjamin !
Les ficelles narratives sont peut-être grossières et on flirte avec le rocambolesque mais il s’agit au final d’un élément supplémentaire de ressort comique. Et l’humour so british l’emporte !

En résumé, la plume vive et intelligente de Jonathan Coe fait de Bienvenue au club et du Cercle fermé deux romans intéressants et extrêmement agréables à lire, tantôt teintés de nostalgie, tantôt critiques intraitables. Comme les deux versants d’une même pièce, le portrait en deux temps d’une classe dirigeante hypocrite et d’une société anglaise changeante.


Bienvenue au club, Jonathan Coe (Gallimard, 544 pages, 2003 / Folio, 544 pages, 2004)
Le Cercle fermé, Jonathan Coe (Gallimard, 544 pages, 2006 / Folio, 560 pages, 2007)
Traduits de l’anglais par Jamila et Serge Chauvin


jeudi 27 janvier 2011

Pierres de mémoire - Kate O’Riordan


Si ce n’est déjà fait, Kate O’Riordan est une romancière à découvrir : Le garçon dans la lune est une véritable petite merveille ; Un autre amour (j'en parle ici) un très beau livre, mais néanmoins légèrement en deçà ; et Pierres de mémoire un très bon cru, que je situerais entre les deux s’il fallait proposer un classement !

Ici, le personnage central est une Irlandaise d’une quarantaine d’années, Nell. Fameuse œnologue, elle vit à Paris depuis vingt ans et y mène une vie cadrée, à l’image de son appartement bien rangé et digne d’un magazine de décoration. Depuis un certain temps, elle est la maîtresse d'un homme marié, vigneron en province : situation qui lui convient parfaitement et lui permet de garder sa chère indépendance.
Mais un coup de fil d’Irlande vient perturber cet équilibre : sa fille Ali aurait des ennuis… Nell, qui n’est jamais retournée dans son pays d’origine depuis son départ, se voit alors contrainte de prendre le premier avion pour rejoindre la campagne irlandaise. Ali y tient avec son compagnon et sa fille le pub familial hérité de sa grand-mère.
On découvre rapidement une énorme fracture entre mère et fille : outre des différences évidentes de styles de vie, un conflit ancien oppose les deux femmes.
Néanmoins, malgré l’hostilité larvée d’Ali, et face à la situation sur place (que je vous laisse découvrir…), Nell choisit de rester : en premier lieu, pour résoudre ce problème et s’occuper de sa petite-fille, mais aussi – peut-être sans le savoir au départ – pour dépasser les vieilles rancœurs et les vieilles incompréhensions.
Le voile se lève peu à peu sur ces dernières et on reconstitue ainsi l’histoire tourmentée de Nell : la compréhension du passé venant dénouer le présent…

Comme d’habitude, Kate O’Riordan fait preuve d’une sensibilité étonnante et d’une formidable finesse psychologique : elle sait dépeindre ses personnages dans toute leur complexité, avec leurs faiblesses et leurs ambivalences ; enrichissant ainsi indéniablement la force de son récit. Certes, on frôle parfois le mélo et certains personnages secondaires sont un peu caricaturaux, mais l'ensemble n'en est pas moins très fort et offre une très belle lecture.


Pierres de mémoire, Kate O’Riordan (Joëlle Losfeld, 352 pages, 2009)
Traduit de l'anglais (Irlande) par Judith Roze

mardi 18 janvier 2011

La Reine des lectrices - Alan Bennett


Conte, farce, métaphore ? Encensé par les critiques et les libraires comme « réjouissant », ce petit livre met en scène la reine d’Angleterre découvrant soudainement la lecture et ses plaisirs.
Tombée par hasard sur un bibliobus dans la cour de Buckingham Palace, voulant flatter son conducteur, et ne pas révéler ses lacunes en matière de littérature au jeune Norman Seakins, simple valet qui adore lire, Elizabeth II repart donc avec un volume sous le bras. S’enclenche un changement progressif et exceptionnel : la reine voit différemment la vie, le monde et les gens qui l’entourent. Ses priorités sont bouleversées et les engagements royaux lui deviennent pesants… Elle recrute même Norman pour la conseiller et l'assister dans sa passion naissante.
Une nouvelle sensibilité, de nouvelles connaissances et une nouvelle manière de penser s’ouvrent alors à elle. Et ce n’est pas fait pour plaire aux intendants du palais, secrétaires et autres ministres !

Le texte est plutôt agréable à lire. Certains passages sont particulièrement savoureux – comme les remarques la personnalité des écrivains, bien moins agréables que leurs œuvres !
Mais au final, La Reine des lectrices m’a semblé fade et n’a pas éveillé grand-chose en moi. Une fable/farce parfaite pour égayer un voyage de quelques heures, mais pas davantage.


La Reine des lectrices, Alan Bennett (Denoël, 176 pages, 2009 / Folio, 124 pages, 2010)
Traduit de l’anglais par Pierre Ménard

jeudi 4 novembre 2010

Un autre amour - Kate O’Riordan


J’ai adoré Le garçon dans la lune, grand succès critique et librairie en 2008. C’est donc avec empressement que je me suis plongée dans Un autre amour qui vient de paraître (mais publié en 2005 au Royaume-Uni).
De la même façon, il s’agit d’un portrait subtil de femme, où tout – les personnages, les situations, les enjeux – semble assez simple au début, pour se densifier et se compliquer au fil du texte.

Connie Wilson rentre seule d’un week-end passé à Rome avec son mari, Matt. Pour leurs trois fils, pour le cabinet dentiste de son époux, et pour Mary – l’amie de vingt ans qui s’est fondue dans leur clan et semble parfois vivre par procuration –, elle invente des excuses de moins en moins crédibles à mesure que l’absence de Matt se prolonge. Tombé « par hasard » sur son grand amour de jeunesse, Greta, en détresse totale, il a en fait décidé de rester à Rome pour tenter de l’aider. Le couple Wilson, en théorie harmonieux et heureux, est ébranlé et Connie totalement désemparée dans leur maison londonienne.

En alternant les points de vue de Connie, Matt et Mary, Kate O'Riordan complexifie progressivement cette apparemment banale histoire d’adultère et les rôles de chacun.
Connie n’est pas simplement l’épouse délaissée, elle est aussi la jeune adolescente qui observait et photographiait le couple fascinant de Greta et Matt, et enviait terriblement la superbe fille aux « jeans américains ». Si Connie a toujours rêvé de Matt, lui ne l’a vraiment « vue » qu’après le départ soudain et inexpliqué de sa petite amie. Et, vingt ans après, tomber sur cette femme qu’il n’a peut-être jamais cessé d’aimer, l’incarnation-même de la vie qu’il aurait pu vivre, le fait vaciller dans tout son être – homme droit, bon, époux et père aimant.
Quant à Greta, elle n’est pas qu’une mangeuse d’hommes : mère éplorée et pétrie de culpabilité après le décès de son petit garçon, elle se débat dans un désespoir abyssal, ne cédant pas à la tentation du suicide uniquement par égard pour sa fille. Elle jette un regard froid sur la vie qu’elle a menée, sans grand intérêt au final, et s’efforce par tous les moyens ne pas devenir la maîtresse pour être enfin « une femme bien »…
Au milieu de tout cela, les trois garçons si différents – et Mary qui fait comme partie de la famille – comprennent que des événements qui les dépassent se nouent, et chacun joue sa part dans cet essai pour maintenir le cocon familial.

Le roman se déploie au fil des pages : les sentiments sont davantage imbriqués, les protagonistes de plus en plus perdus, voire désespérés, et le lecteur censeur au départ se met à les comprendre tour à tour. Il a quelque chose qu’on pourrait qualifier de thriller sentimental dans ce roman : on attend avec angoisse le dénouement, qui ne pourra qu’être malheureux, au moins pour une partie des protagonistes. Et pourtant…

Impressionnant à bien des niveaux – psychologie des personnages, construction narrative –, Un autre amour m’est apparu néanmoins quelque peu faible : peut-être parce que Le garçon dans la lune m’a laissé un souvenir magistral qui souffre difficilement la comparaison, peut-être aussi car l’idée du grand amour qui a tout d’une fatalité me déplaît assez…
Une très belle lecture quoi qu'il en soit.


Un autre amour, Kate O’Riordan (Joëlle Losfeld, 288 pages, 2010)
Traduit de l'anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paolini


De Kate O'Riordan, voir aussi sur le blog : Pierres de mémoire

lundi 25 octobre 2010

En cuisine - Monica Ali


J’avais adoré – comme beaucoup, puisqu’il a été finaliste du Man Booker Prize 2003 – le premier roman de Monica Ali, Sept mers et treize rivières, et j’attendais avec impatience le second. Quand j’en ai lu le résumé, j’ai été plus qu’emballée : le monde de la cuisine intriguant en lui-même, les promesses londoniennes de melting-pot, le héros tellement anglais…

Chef du restaurant de l’Imperial, un grand hôtel londonien, Gabriel Lighfoot ne maîtrise plus grand chose de sa propre vie. Et c’est la mort mystérieuse d’un des employés dans les sous-sols de l’Imperial qui lui en fait prendre conscience.
Professionnellement d’abord, Gabe s’aperçoit qu’il ne sait rien de ce qui passe dans les cuisines qu’il est censé diriger. Il ne connaît véritablement aucun de ses équipiers : immigrés de cultures et de pays différents, la plupart sont là par défaut – pas par passion comme ce fut son cas il y a une quinzaine d’années –, parfois pour longtemps mais plus souvent tels des éléments interchangeables envoyés par des agences d’intérim se chargeant de tout. Derrière les frigos, Gabriel découvre de sinistres secrets – passés terrifiants, quotidiens douloureux, chantages, trafics, prostitution… C’est tout un monde, assez glauque, qui lui apparaît.
Il tente de nouer de nouvelles relations avec certains de ses employés mais aucun ne comprend cet intérêt soudain – a-t-il quelque chose à leur reprocher ? – et chacun fait attention à respecter la hiérarchie. Quant au restaurant qu’il est en train de monter, Gabriel doute de plus en plus de ses deux partenaires qui chaque jour le dépossèdent davantage de la substance, du « concept », de ce lieu censé être le sien.
Personnellement ? Les choses ne sont pas plus simples. Après avoir ignoré des dizaines de messages, Gabriel apprend avec effarement que son père est très gravement malade et que sa grand-mère quasi sénile va devoir être placée… Il essaie alors en quelques mois de recoller ses bribes de souvenirs avec ce que chacun lui raconte, et de mettre ainsi à jour la réalité de son enfance et, surtout, de ses parents.
Quant à sa vie amoureuse, sa relation en apparence harmonieuse avec Charlie est mise à mal par l’irruption de Lena, jeune fille de l’Est, désagréable et fuyante. C’est ce personnage et son lien improbable avec Gabriel qui m’ont fait « décrocher » en quelque sorte du roman : je n’ai pas réussi à y croire un instant et tout le reste m’est apparu bien trop artificiel, trop « fabriqué ».

Au risque de filer la métaphore un peu lourdement (mais je ne sais pas comment mieux l’exprimer), tous les ingrédients y étaient mais trop abondants, trop rapidement effleurés. Les digressions sont nombreuses, les descriptions souvent trop longues, les enchaînements abrupts…
En cuisine, c’est donc toute la vie de Gabriel qui se fissure, bout par bout, et le lecteur en prend connaissance en même temps que lui. C’est peut-être aussi pour cela que je me suis sentie totalement perdue dans ce roman : le récit est à l’image de ce héros qui ne sait plus où il en est, remet en question toutes ces certitudes, et découvre des facettes méconnues de sa propre réalité.
Bref, malgré de nombreuses qualités – en premier lieu, des personnages très riches et le projet d’évoquer les difficultés des migrants–, ça n’a pas fonctionné, je suis restée irrémédiablement en dehors de ce livre.


Lu dans le cadre de Masse critique. Merci aux éditions Belfond et à Babelio.

En cuisine, Monica Ali (Belfond, 640 pages, 2010)
Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet


Critiques et infos sur Babelio.com



mercredi 13 octobre 2010

La nuit de l’infamie - Michael Cox


Un titre sans grand intérêt, une parution poche dans la collection « thriller historique », et une couverture racoleuse ? Bref, si je n’avais pas lu un article extrêmement élogieux sur ce livre, je ne l’aurais certainement jamais ouvert ! Et j’aurais manqué un très bon moment de lecture…

La « confession » d’Edward Glyver – ou plutôt le récit de sa vie – débute par un meurtre, dans une ruelle de Londres, en 1854. Cette froide exécution est censée être la répétition de celle de son « ennemi intime », Phoebus Daunt : acte de vengeance ultime et aboutissement d’une minutieuse enquête qui a révélé ce qui entremêlait leurs deux destins.
Edward entreprend alors de reconstituer sur le papier cette recherche et sa propre histoire, à la lumière de ses découvertes progressives. Et Phoebus est toujours là, parfois dans son sillage, parfois le précédant… La nuit de l’infamie est constituée de cette confession, annotée et enrichie de témoignages par "l'éditeur.

De nombreuses années auparavant, le hasard a conduit Edward à découvrir de troublants éléments en lien avec sa naissance. Son nom et son existence ne seraient ainsi que mensonge, et c’est de toute une destinée qu’il aurait été spolié – d’une grande lignée et d’une formidable promesse d’avenir et de réussite.
Il tente alors de dénouer les fils de cet imbroglio pour établir et prouver sa véritable identité. Son récit rejoint peu à peu le « présent » du meurtre de 1854 et de la rédaction de sa confession. On découvre alors en même temps qu’Edward la suite des événements.

La construction en « fausse confession » n’est pas inintéressante : elle nous plonge dans le mental, parfois trouble, d’Edward, dans ses obsessions ; on ne peut alors qu’adhérer à son point de vue de persécuté – et les quelques « témoignages » en fin de volume vont en ce sens.
L'architecture de l'ouvrage est remarquable, d'autant plus pour un premier roman : les longues incursions dans le passé, l'insertion de documents d'archives et de lettres dans la confession, la montée du suspense savamment mise en scène, etc. Seules les notes en bas de page, souvent superflues, m’ont gênée au départ mais j'ai fini par m’habituer à cet artifice.

Le lecteur est ainsi promené de Londres à la splendide demeure d’Evenwood, en passant par Sandchurch et Cambridge. On voyage au début du XIXe siècle entre la campagne anglaise et la plus grande ville au monde ; entre la haute société, ses petits arrangements et les bas-fonds nauséabonds ; entre des amitiés sincères et de terribles duplicités…
La nuit de l’infamie respecte tous les codes du roman victorien à suspense : le style qui nous plonge à l’époque de Dickens, les rebondissements inépuisables, le héros maudit, les personnages hauts en couleurs… Mais on ne tombe pas pour autant dans la caricature : et l’intrigue pourrait très bien, par ce qu’elle révèle de la nature humaine, se dérouler de nos jours.
Alors oui, il faut quelques dizaines de pages pour entrer dans cet univers, les coïncidences sont parfois énormes, les rebondissements usants, la déveine d’Edward exaspérante… Mais rien de tout cela ne fait le poids face à au livre passionnant qui se construit page à page et happe le lecteur pour ne plus le lâcher et lui faire regretter la dernière page.
À découvrir donc.


La nuit de l’infamie, Michael Cox (Seuil, 634 pages, 2007 / Points, 802 pages, 2008)
Traduit de l'anglais par Claude Demanuelli


vendredi 24 septembre 2010

Testament à l’anglaise - Jonathan Coe


J’ai lu Testament à l’anglaise lors de sa parution en poche il y a une dizaine d’années. Et il faut avouer que je ne me rappelais quasiment pas du contenu du livre, juste de l’impression qu’il m’avait laissé : extrêmement bonne. Voir une amie plongée dedans m’a donné envie de le redécouvrir. Je relis assez rarement un texte : il me faut beaucoup d’années et un grand livre…
Pour mémoire, prix Femina étranger en 1995, ce quatrième roman est celui qui a réellement fait connaître Jonathan Coe.

C’est l’histoire d’une « illustre » famille anglaise, les Winshaw, reconstituée selon différents points de vue et par différents procédés : coupures de presse, journal intime et surtout écrits de Michael Owen, romancier méconnu engagé pour ce faire par la vieille Tabitha Winshaw.
Tabitha, considérée comme folle car persuadée depuis quarante ans que son frère Lawrence a commandité la mort de son frère adoré Godfrey, est enfermée à l’asile depuis tout ce temps. Elle attend que cette chronique mette enfin au jour les faits et lève le voile sur sa terrible famille.
Pourquoi terrible ? Car les Winshaw sont tous – ou presque – d’odieux personnages : aristocrates méprisants, cupides, opportunistes, menteurs, égoïstes… Et ils occupent les postes-clés des pouvoirs économique, politique, médiatique, artistique, et même agro-alimentaire ! On suit ainsi le destinée de cette dynastie de puissants des années quarante à la fin des années quatre-vingts, et celle de l'Angleterre qu'ils contribuent à façonner.

En creux, c’est aussi l’histoire de Michael Owen qui se dessine : modeste romancier un temps prometteur, dépressif, ce jeune homme sans âge vit reclus dans son appartement londonien, et visionne en boucle un vieux film des années cinquante. Certains événements l’amènent à reprendre l’écriture de cette biographie familiale (qui lui fournit une rente substantielle depuis des années) : et les rebondissements vont se multiplier, tout comme les coïncidences et révélations en tout genre… Quoique fort improbables, ces péripéties fonctionnent sans problème avec le style de cette satire pleine d’ironie.

Plus qu’une enquête, c’est une peinture acerbe de l’establishment, une formidable démonstration de l’humour britannique, un livre éminemment politique par ce qu’il donne à voir de la société – la corruption, l’hypocrisie, les tractations sordides…
La construction apporte beaucoup à ce récit : les perspectives successives(celles des Winshaw mais aussi du mari de l'une, d'un concurrent, d'un partenaire professionnel, etc.) et les différents genres utilisés enrichissent énormément le "travail" et le plaisir du lecteur qui doit assembler ce puzzle pour parvenir à une image d'ensemble.

C’était donc un véritable bonheur de relire ce formidable roman !


Testament à l’anglaise, Jonathan Coe (Gallimard, 504 pages, 1995 / Folio, 688 pages, 1997)
Traduit de l’anglais par Jean Pavans


D'autres livres de Jonathan Coe sur ce blog : La maison du sommeil, Bienvenue au club & Le cercle fermé

mardi 25 mai 2010

L’histoire de Chicago May - Nuala O'Faolain


L’histoire de Chicago May : des critiques enthousiastes quasi unanimes, un prix littéraire (le Femina étranger en 2006)… résultat : trois ans que je pense à le lire. Et, chaque fois, même réaction en librairie : je (re)lis la quatrième, feuillette l’ouvrage… et le repose sur son étagère. Il faut parfois savoir faire confiance à son instinct : et pourtant, le bravant, je finis par commencer la lecture de ce livre de Nuala O’Faolain.
Fascinée par le destin de Chicago May, qu’elle découvre un peu par hasard, la romancière décide d’en écrire l’histoire et témoigne de cette quête en parallèle du récit.

« Chicago May », née May Duignan, quitte son Irlande natale pour les États-Unis en 1890. C’est le début d’une vie d’aventurière : prostituée, voleuse, arnaqueuse, girl dans une revue, braqueuse de banque… elle connaîtra les bouges minables de New York, les grands hôtels, la prison, et au final la déchéance. Cette femme d’un autre temps a effectivement une histoire hors du commun – où les hommes et l’argent tiennent une grande place. Mais je suis restée à l’extérieur : comme insensible à l’intérêt que Chicago May suscite chez Nuala O’Faolain, ou plutôt insensible au traitement que la romancière en offre. Car, si l’on considère ce destin tortueux, le récit est en fin de compte assez plat. À trop vouloir être exhaustif, consciencieux, le texte est pesant et assez ennuyeux. Et l’écriture.
Bref, une grande déception : pour la première fois depuis longtemps, j’ai failli ne pas finir un livre (et je l’ai fait… mais en grandes diagonales). Je continue à me demander si je suis passée à côté d’un grand texte, et de son auteur…


L’histoire de Chicago May, Nuala O’Faolain (Sabine Wespieser, 448 pages, 2006 /
10/18, 400 pages, 2008)
Traduit de l'anglais (Irlande) par Vitalie Lemerre