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mardi 20 mars 2012

Quelques conseils...


Très peu de temps ces derniers mois, des billets qui s'espacent de plus en plus, et pourtant de belles lectures que j'aurais envie de partager ! Alors, les voici pêle-mêle avant d'y revenir plus en détails :

- Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan : je l'ai déjà dit ci et là, les succès trop unanimes me font plutôt peur, mais celui-ci est plus que mérité, malgré quelques coquetteries d'autofiction. Ma dernière « claque » littéraire en date. Vraiment.

- Par un matin d’automne, Robert Goddard : sur fond de Premier Guerre mondiale, un récit mené avec brio, rocambolesque à souhait mais à dévorer par un dimanche pluvieux.

- Lila, Lila, Martin Suter : séance de rattrapage pour ce très bon roman de mon chouchou Martin Suter (à découvrir ici, , , et encore ).

- Vents contraires, Almudena Grandes : profitant du succès du formidable Cœur glacé, ce texte antérieur vient de paraître en poche. Un beau roman, plus profond que ne le laisse croire la quatrième, qui sait nous emporter malgré ses petits défauts.

- Les Revenants, Laura Kasischke : un campus américain, des étudiants moins sages qu’il n’y paraît et d’autres moins superficiels qu’ils ne veulent le montrer, des morts étranges, des professeurs tourmentés, et une réalité aux frontières mouvantes… Un grand Laura Kasischke.

- L’appât, José Carlos Somoza : l’auteur de la fascinante Théorie des cordes sait toujours aussi bien mêler polar savant et anticipation dans un futur qui nous est proche mais relève pourtant de la science-fiction. Une imagination sans bornes qui fait froid dans le dos.

- Un roman américain, Stephen Carter : on retrouve tous les éléments d’Échec et mat et de La Dame noire dans ce « préquelle » commençant dans les années cinquante. Suivant Eddie Wesley, romancier noir inventeur ici de l'expression « obscure nation », ce polar politique balaie une vingtaine d’années de l’histoire américaine – mais le lecteur des deux précédents opus sera peut-être déçu au final car l’auteur peine à renouveler son propos et ses mécaniques.

- Le Pacte, Lars Kepler : du polar scandinave efficace. Rien d’exceptionnel mais ça fonctionne.

- Les ignorants, Etienne Davodeau : et pour finir une BD narrant un an des échanges entre l’auteur et le vigneron Richard Leroy, chacun faisant découvrir à l’autre son univers. Au programme, passion de son métier, amour de la terre et richesse humaine.



À très vite et d'ici là, belle lectures !


jeudi 9 février 2012

Le Turquetto - Metin Arditi


Un joli (et surprenant) coup de cœur que ce Turquetto, de Metin Arditi – découvert grâce encore (après Les oreilles de Buster) au prix Pages des libraires. Surprenant car je me suis lancée sans être bien emballée : les romans historiques ne m’attirent pas spécialement – pas assez ancré dans leur temps, ou trop tout au contraire. Et pourtant l’Histoire m’a toujours beaucoup intéressée, allez savoir ! Mais là, l’enthousiasme des libraires et les thématiques (Constantinople, Venise, l’histoire de l’art, la peinture, les rapports religion/art…) du Turquetto ont fini par vaincre mes hésitations.

Le roman s’ouvre par une note sur L’Homme au gant, un tableau du Titien (dont un détail est reproduit en couverture) exposé au Louvre, dont voici un extrait :

La signature apposée au bas de la toile, TICIANUS, toute en majuscules, semble peinte de deux couleurs différentes. […] La différence de couleur n’est pas criante, mais elle est indiscutable. En 2001, […] frappé par l’anomalie de la signature, l’historien de l’art chargé de l’accrochage a pris sur lui de procéder à une analyse. Le résultat de cette recherche […] « Tout porte à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts. »

Tout un programme ! Je suis d’ailleurs (après avoir fini ma lecture) allé vérifier cela, mais je vous laisse découvrir (ou pas !) si l’anecdote est véridique – ce qui ne compte pas beaucoup au final pour apprécier ce très beau roman.

Fils de réfugiés juifs espagnols, Elie Soriano naît à Constantinople en 1519. Passionné, bravant les interdits religieux (et familiaux), l’enfant passe son temps à dessiner, et sa plume est sûre. Celui que l’on surnomme « le petit rat » à cause de son visage sait représenter, amplifier, magnifier ses modèles. On le découvre dans les rues de Constantinople, furetant de-ci de-là, raillant son père, vieil employé d’un marchand d’esclaves, découvrant la fabrication des encres auprès d’un maître musulman, subissant l’injure quotidienne du ghetto… Le jeune garçon est brusquement poussé à l’exil et embarque pour Venise où il va commencer une nouvelle vie sous le nom d’Elias Troyanos – un chrétien ayant fui l'empire ottoman.
Toujours aussi brillant et intuitif, Elias parvient à travailler dans les ateliers du « Maître », le grand Titien, assure son trait, expérimente les couleurs et le sfumato, apprend le métier et obtient petit à petit des commandes en son nom. Celui que Titien a surnommé le Turquetto, « petit Turc », se construit une carrière, installe sa famille et prospère en pratiquant ce qu’il aime le plus…
Mais un malheureux enchaînement d’événements et la réalisation pour une importante congrégation religieuse d’un tableau exceptionnel – une immense Cène dont je ne vous dévoilerai pas l’originalité – vont le jeter entre les mains de l’Inquisition et le mener sur un tout autre chemin.

La magie de la peinture et de l’époque, la finesse de l’écriture, le talent de Metin Arditi pour faire vivre ses personnages et ses décors, m’ont totalement emportée – et pour une fois l’expression n’est pas galvaudée. Puissance de la religion, liens entre l'art et le pouvoir, histoire d'une passion, questionnement autour de la filiation… Malgré les petites imperfections du récit (un début un peu lent, une fin qui ne me convint qu’à moitié), j’ai véritablement adoré Le Turquetto. Et, pour preuve, je me suis empressée de me renseigner sur les autres romans de Metin Arditi…



Le Turquetto, Metin Arditi (Actes Sud, 288 pages, 2011)

lundi 23 janvier 2012

Les oreilles de Buster - Maria Ernestam


« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution » : le début des Oreilles de Buster me faisait craindre un roman sombre de bout en bout, voire glauque. Mais on m’en avait dit tant de bien (les libraires lui ont d’ailleurs décerné le prix Page cet automne) qu’il me fallait le découvrir ; et grand bien m’en a pris !

C’est Eva l’auteur de cette terrible première phrase. Eva qui, elle, est loin d’être terrible : elle semble plutôt indifférente, comme « en dehors », mystérieuse peut-être, ambivalente probablement. Pour ses cinquante-six ans, sa petite-fille lui offre un journal intime et, en grand-mère attentionnée, Eva entend bien utiliser ce présent. Elle qui ne s’est jamais véritablement livrée se met à noter ses pensées le soir venu, prise d’insomnie. Et le flot des souvenirs, l’envie (le besoin ?) de raconter l’emportent.

Car il y a beaucoup à dire pour expliquer la terrible première phrase de ces confessions. Eva revient sur son enfance entre une mère trop moderne, originale et capricieuse, faite ni pour le mariage ni pour la maternité… Et sur ce père, si mal assorti à sa flamboyante épouse, tentant vainement de maintenir l’illusion d’un couple, d’une famille unie et heureuse.
Dans son journal devenu une véritable drogue nocturne, Eva fait revivre l’enfant qu’elle a été, la carapace qu’il lui a fallu se construire peu à peu, l’adolescente tiraillée…
En parallèle, elle confie aussi ses préoccupations d'aujourd’hui : les méchancetés d’Irène, vieille femme sénile, sorte de double expiatoire de sa mère ; sa propre fille qui se plaint d’avoir été « trop » aimée, jamais contrariée alors qu’elle n’attendait que cela ; et Sven, bien entendu, le compagnon de sa vie si bien réglée.
Une vie dont Eva, renouant avec les douleurs enfouies, dévoile progressivement l’envers et fendille le vernis.

Dans une prose très fluide et joliment juste, Maria Ernestam construit son récit avec brio, fascine le lecteur par cette mère odieuse, cette jeune fille à la fois fragile et résolue à être forte, par la femme apparemment sereine qu’elle est devenue… Eva est quant à elle finement dépeinte, tantôt candide, tantôt perverse – à l’image de ces Oreilles de Buster à la symbolique édifiante.
Un roman psychologique surprenant, dont l’atmosphère est assez difficile à décrire. Certains seront probablement déconcertés, voire rebutés par ce mélange de naïveté et de dureté. Moi, il m’a captivé en tout cas !


Les oreilles de Buster, Maria Ernestam (Gaïa, 416 pages, 2011)
Traduit du suédois par Esther Sermage


lundi 9 janvier 2012

Syster - Bengt Ohlsson


S’il fallait montrer comment une écriture, un rythme peuvent transcender une thématique somme toute relativement banale, Syster, avec son intrigue jamais résolue, serait un parfait exemple. Miriam, une fillette d’une douzaine d’années, disparaît un jour au retour de l’école. Toute la particularité du roman – sa focale – se lit dès la première phrase : « La sœur de Marjorie disparut un vendredi, début mai. » Ce qu’il a pu advenir de Myriam ne compte pas véritablement au final, c’est le ressenti de sa jeune sœur, Marjorie, dont il est question. Marjorie qui ne semble pas réaliser l’ampleur de l’événement, Marjorie qui est comme soulagée d’être libérée de cette grande sœur si parfaite et aimée de tous, Marjorie qui espère recevoir plus d’attention…

Les parents, bouleversés évidemment, cherchent sans relâche leur aînée. Pour simplifier leur tâche et éloigner la petite de toute cette tension, ils l’envoient chez sa tante Isle, une femme vieillissante et « originale » comme veut l’expression polie. Marjorie est d’abord furieuse d’être ainsi tenue à l’écart, chez cette tante qu’elle connaît à peine, perdue dans cette maison isolée sur la lande. Souvent livrée à elle-même – sa tante entend la laisser tranquille –, Marjorie découvre les paysages avoisinants, la mer si vaste, les livres et les histoires… Et un dialogue quasi muet se noue avec Isle. Marjorie apprend à décoder sa propre réaction, à comprendre qu’avoir été jalouse de Miriam ne fait pas d’elle un monstre, que son soulagement ne signifie pas qu’elle lui souhaite le pire… Que tous les sentiments peuvent se mêler, et ce, quel que soit l’âge.

Pas à pas, Marjorie grandit, se débrouille avec ses contradictions et ses remords. Et Isle la mène sur ce chemin avec délicatesse mais fermeté. À l’image du style de ce roman : limpide, fluide, mais âpre quand il le faut. Bengt Ohlsson parvient avec brio à nous faire imaginer Marjorie, à construire un récit d’enfant qui ne soit pas mièvre. Syster se déroule avec lenteur, mais intensité, et nous enveloppe dans cette atmosphère particulière jusqu’à la dernière page.

Pour autant, Syster fait partie de ces coups de cœur qui, je le sais, ne feront pas l’unanimité : il s'y passe au final peu de choses, l’intensité réside dans les intentions, les atmosphères, les non-dits… Une vraie belle découverte.


Syster, Bengt Ohlsson (Phébus, 304 pages, 2011)
Traduit du suédois par Anne Karila


mercredi 14 décembre 2011

Petites recommandations de fin d'année


Pour compenser des posts irréguliers et trop rares à mon goût ces derniers temps, quoi de mieux qu’une liste de noël !
Ce sera l’occasion de faire un premier bilan de Mon baratin… Voici donc, dans le désordre, quelques recommandations de fin d’année – peut-être des idées de cadeau :

Pour ceux qui aiment l’histoire, la politique, l’histoire politique, les livres denses :
L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura
Un roman à trois voix très différent de la série policière mettant en scène Mario Conde. Un livre monumental et passionnant où, en plus d’être transporté dans un autre univers, on apprend beaucoup.

Pour ceux qui aiment l’Espagne, la petite et la grande histoire :
Le cœur glacé, Almudena Grandes
Une fresque familiale courant sur tout le XXe siècle – la guerre civile, le franquisme, ses opposants et ses opportunistes, l’émigration vers la France, les difficultés de la mémoire… Exceptionnel, et trop court malgré ses deux tomes en poche.

Pour la gent féminine :
Le chœur des femmes, Martin Winckler
Un roman qui se dévore, à lire avec bonheur. Et un magnifique kaléidoscope, quasi documentaire, sur les femmes, leur corps, leurs problèmes, leur médecine…
(Et pour tous : La maladie de Sachs, plus ancien mais tout aussi formidable, instructif et plein d’humanité.)

Pour les anglophiles amateurs de l’ironie mordante, et parfois de l’absurde :
Testament à l’anglaise, Jonathan Coe
Roman policier, satyre de la société de consommation, peinture acerbe de l’establishment, et surtout lecture réjouissante.

Pour les amateurs de polar :
Seul le silence, R.J. Ellory : grand roman noir et véritable œuvre littéraire
Les brumes du passé, Leonardo Padura : roman policier, roman social et avant tout roman de La Havane
La théorie des cordes, José Carlos Somoza : thriller scientifique vertigineux
Small world, Martin Suter (et quasiment tous ses livres) : polar discret et roman psychologique
La nuit de l’infamie, Michael Cox : polar historique passionnant
Les lieux sombres, Gillian Flynn : polar classique mais efficace

Pour les plus sensibles :
Seule Venise, Claudie Gallay : envoûtant vagabondage entre les canaux

Pour votre mamie, votre tata, votre maman (mais elle l'aura peut-être lu) :
La couleur des sentiments, Kathryn Stockett
Un beau roman au succès amplement mérité

Pour tous :
Le Prince des marées, Pat Conroy : grand roman du sud américain, ma pépite toutes catégories
Les imperfectionnistes, Tom Rachman : onze portraits savoureux et un tout génial
Savoir perdre, David Trueba : roman choral ancré dans la réalité et peinture de l’Espagne contemporaine


Et je suis sûre d’en oublier !
En espérant reprendre un rythme plus soutenu, je vous invite à laisser vos commentaires et conseils de lecture, et je vous souhaite de belles fêtes de fin d’année.


vendredi 30 septembre 2011

En un monde parfait - Laura Kasischke


J’ai un faible pour les romans de Laura Kasischke : et même si le précédent, La couronne verte (2008), m’avait quelque peu déçu, ça n’a pas entamé mon enthousiasme à découvrir En un monde parfait, le cru 2010.

Jolie trentenaire célibataire, Jiselle, hôtesse de l’air, incarne l’héroïne si typique de Kasischke : apparemment sans histoires, fille de la classe moyenne, rêvant au prince charmant. Comme un cliché, elle rencontre un beau commandant de bord, veuf et père de trois enfants, Mark Dorn, qui tombe fou amoureux et lui demande de l’épouser après quelques semaines. Si ce conte de fées est le rêve de ces collègues, certains éléments font s’interroger les proches de Jiselle – et le lecteur au passage : pourquoi le charmant Mark attend-il pour lui présenter ses enfants, comment expliquer la précipitation de cette demande, pourquoi tant d’insistance pour que Jiselle arrête de travailler et s’occupe de son nouveau foyer, quelles sont les raisons des nombreux petits mensonges de Mark – en cachent-ils de plus troublants ?
Ravie de ce changement de vie idyllique, Jiselle balaie ces doutes et s’installe avec joie dans la grande maison. Mais elle déchante rapidement : Mark est le plus souvent absent, les deux filles sont impossibles (l’aînée, Sara, est franchement hostile), les journées sont longues et creuses, les nuits tristes. Et les questions que pose cette union restent sans réponse. S’il n’y avait la bienveillance du petit dernier, Sam, et une foi tenace en l'avenir, Jiselle sombrerait dans le désespoir.

En toile de fond depuis le début de roman, l’étrange « grippe de Phoenix » (ersatz de grippe A, aviaire ou autre) se propage aux États-Unis et fait extrêmement peur : pour l’ampleur de la contagion mais surtout pour son origine et son mode de transmission toujours inconnus. L’épidémie enfle, touche toutes les catégories de population (même Britney Spears !), menace le reste du monde (qui n’en déteste que plus le géant yankee) et provoque bien entendu une panique exponentielle.
C’est une Amérique proche de nous que Laura Kasischke met en scène dans cette science-fiction pas si inimaginable – tel un scénario catastrophe de la pandémie de grippe A de 2009.
La situation empire de jour en jour jusqu’à basculer dans l’état d’urgence et même de guerre – quarantaines drastiques, pénuries, coupures de courants, pillages, etc. Seule avec les enfants, Jiselle doit gérer tout cela, et leurs liens vont progressivement se complexifier.

En un mot : surprenant. Pas tant pour l’histoire qui reprend les motifs chers à Laura Kasischke (le mariage et ses surprises, la méconnaissance de l’autre, l’ennui du quotidien, les secrets, les faux-semblants) ni pour sa mécanique récurrente (une situation qui s’enraye) mais pour ce que touche cette mécanique : le contexte général très particulier qui va devenir le cœur de l’histoire. Un changement dans l’ampleur des événements perturbants, donc, mais pas nécessairement sur le propos car, comme bien des romans de Laura Kasischke, En un monde parfait présente une critique ironique des États-Unis et de la société contemporaine. Les choses en arrivent à des stades totalement fous, et c’est aussi drôle que terrifiant.
On regrette d’ailleurs que la romancière n’évite pas certain cliché, comme elle se contentait de la facilité. Plus ennuyeux selon moi, le texte se termine dans le flou sur de nombreux aspects – ne se termine pas vraiment en fait – et m’a laissée dans l’expectative.

Malgré cela, En un monde parfait est un très bon roman, dans lequel Laura Kasischke a su injecter un matériau renouvelé.


En un monde parfait, Laura Kasischke (Christian Bourgois, 336 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille



mardi 13 septembre 2011

Le Chagrin et la Grâce - Wally Lamb


Le précédent roman de Wally Lamb, La Puissance des vaincus (2000), m’a laissé un formidable souvenir : ampleur du récit, plongée au plus profond des névroses familiales, quête d’identité… les ingrédients du grand roman américain comme je les aime, à l’image d’un Pat Conroy ou d’un Richard Russo – avec certes moins de mordant et une gravité, voire une tristesse, plus évidente.
Dix ans pour écrire ce nouveau livre, Le Chagrin et la Grâce, mais cela valait la peine d’attendre. Il m’a happée dès le début et ses 800 pages m’ont paru au final bien peu.

Lors de la tuerie de Columbine (avril 1999), Wally Lamb travaillait déjà sur The Hour I First Believed (le titre en VO, qui s’est imposé à lui, explique-t-il en préface, en pensant à sa mère, et que l'on retrouvera en écho) et, très vite il a décidé de l’intégrer à son roman en faisant de son héros une « victime collatérale ».
Caelum Quirk enseigne la littérature au lycée de Columbine, ou plutôt enseignait, car Le Chagrin et la Grâce, habilement construit, est un récit au passé : celui de la vie d’avant Columbine, de sa vie avec sa troisième épouse Maureen, de leur couple branlant, du choix d’emménager à Littleton, l’autre bout du pays, pour se redonner une chance, de la jeune Velvet, adolescente en rébellion que Maureen a pris sous son aile… Puis celui de LA journée, de la culpabilité de Caelum de ne pas avoir été sur place car il veillait sa tante dans le Connecticut, de ces heures passées à ne pas savoir où était sa femme, à réaliser ce qu’elle représentait réellement pour lui, du traumatisme profond que cela a provoqué chez elle… Avec une acuité passionnante, Wally Lamb questionne cette horreur, la folie des deux adolescents meurtriers, les séquelles innombrables des uns et des autres, ce que cela peut dire d’une société… Et, là où l’on pouvait redouter une narration voyeuriste, se découvre un véritable roman psychologique.

Mais pas seulement, et heureusement – un livre ne portant que sur Columbine aurait été par trop pesant –, car le couple Quirk tente de prendre un nouveau départ et retourne à Three Rivers, la ferme familiale du Connecticut que sa tante vient de lui léguer. Et, tandis que Maureen sombre dans la dépression post-traumatique, Caelum sonde sa propre mémoire. L’étude des montagnes d’archives accumulées par sa tante le plonge dans deux cents ans d’histoire familiale et révèle des choses inattendues : secrets de familles, mensonges répétés sur des générations, doute sur sa propre identité…
Le Chagrin et la Grâce ne s’arrête pas là, et de nouveaux événements viennent encore bouleverser ce couple meurtri et donner du souffle au récit.

Héros brisé, Caelum n’est a priori pas un homme aimable : égoïste, flirtant avec l’alcoolisme, colérique… Mais, au fil du récit, son portrait tout en nuances, ses espoirs, ses regrets, ses blessures, en font un personnage profondément attachant – parce que profondément humain. Avec, autour de lui, des êtres pleins d’imperfections, capables de bassesses comme de moments lumineux. Là est peut-être la plus grande force de Wally Lamb : savoir donner corps à des personnages infiniment complexes. À l’image de la société qu’il entend dépeindre.

Un texte extrêmement foisonnant qu’il serait bien trop long, et trop touffu, de résumer ici ; parfois trop foisonnant lorsqu’il en vient à égarer son lecteur et traîne en longueur – mais c’est le seul bémol.
Servi par une écriture admirable, Le Chagrin et la Grâce est véritablement un grand roman. À lire.


Le Chagrin et la Grâce, Wally Lamb (Belfond, 532 pages, 2010 / Livre de Poche, 800 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Caron


mercredi 27 juillet 2011

La couleur des sentiments - Kathryn Stockett


Je viens un peu « après la bataille » pour ce roman – vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, ayant remporté entre autres le Prix des lectrices de Elle en 2010. Mais ce fut un tel plaisir de lecture qu’il me fallait en parler !

D’emblée, La couleur des sentiments a reçu un chaleureux accueil critique et public – le livre s’est maintenu dans les meilleures ventes depuis sa parution en France il y a près d’un an. Curieuse d’un tel succès et attirée par la quatrième de couverture, je craignais toutefois que le sujet soit un peu éculé (les rapports entre Blancs et Noirs dans le Sud des États-Unis au début des années soixante) et, surtout, qu’il mène au mélo sirupeux. Le titre français le laissait penser d’ailleurs – le titre en VO, The Help, est plus intéressant.
Mais point du tout, Kathryn Stockett construit ce premier roman avec habileté et finesse, parvenant à dépeindre une dure réalité tout en évitant le manichéisme.

Commençons par le résumé. Nous sommes à Jackson, Mississipi, en 1962 : JFK est président, le mouvement pour les droits civiques a commencé, Rosa Parks a déjà refusé de céder sa place dans ce fameux bus, Martin Luther King va bientôt organiser sa marche sur Washington… Mais la réalité ne s’en soucie que peu : des Noires font le ménage, la cuisine, la nourrice et autres chez des Blanches ; des Noirs sont passés à tabac pour avoir utilisé des toilettes réservées aux Blancs ; le délégué local du NAACP se fait tirer dessus en pleine rue ; des enfants noirs meurent à deux pas d’un hôpital où on ne les accepte pas… Bref, les lois raciales sont encore bien là, ainsi que, le plus souvent, soumission et résignation d’un côté, et mépris et irrespect de l’autre. « C’est comme ça », « nous sommes différents » : voilà ce qu’on assène à ceux qui se posent des questions ou qui contestent – ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Trois voix alternent tout au long de La couleur des sentiments : Aibileen, à qui des années comme bonne et la mort de son fils unique ont appris à baisser les yeux et se taire ; Minny, son amie au franc-parler si insolent, qui vient encore d’être renvoyée ; Miss Skeeter, une jeune Blanche atypique, dont la priorité n’est pas de trouver un bon parti mais d’écrire, et qui réalise peu à peu les cruelles inégalités de la société du Sud. Cette bourgeoise bon-teint entreprend alors – secrètement bien entendu – de faire parler des bonnes, dans l’espoir de faire un livre de ces histoires, un ouvrage honnête qui viendrait peut-être éveiller des consciences. Skeeter veut commencer par Aibileen, employée chez sa soi-disant amie Elizabeth, mais le projet est dangereux pour tout le monde… Et pourtant, toutes deux vont s’acharner à le mener à bien.

Trois récits qui s’imbriquent, se complètent, se poursuivent et nous offrent ainsi trois vies, et bien d’autres encore. La couleur des sentiments nous parle de racisme évidemment, mais aussi de toutes les facettes de l’être humain : mesquinerie et générosité, bêtise et finesse remarquable, rébellion discrète et obéissance, bienveillance et méchanceté tenace… Et parfois, heureusement, des histoires qui vont à l’encontre de la majorité : des histoires de réel attachement, si ce n’est d’amitié ou d’amour, entre Blancs et Noirs, maîtres et domestiques.

Kathryn Stockett parvient à écrire un roman nuancé, passionnant, édifiant, émouvant sans être niais, drôle… Un succès mérité et une formidable lecture.


La couleur des sentiments, Kathryn Stockett (Jacqueline Chambon, 528 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Girard


dimanche 24 juillet 2011

La ville des couteaux - William Bayer


J’avais lu Le Rêve des chevaux brisés, de William Bayer, dont je gardais un très bon souvenir, celui d’un polar intelligent et original. Résultat, quand je suis tombée dessus en rayons (et malgré sa couverture un peu bas de gamme à mon goût), La ville des couteaux a éveillé ma curiosité, d’autant que le roman se passe à Buenos Aires, capitale étonnante où j’ai eu la chance d’aller.

Le récit démarre comme un policier assez classique : une prostituée de luxe est retrouvée assassinée, des traces de torture sur le corps. À son arrivée sur les lieux, l’officier Marta Abeccassis, surnommée la Incorrupta depuis une récente affaire, constate que la scène de crime a été endommagée par la commissaire du quartier : d’emblée l’atmosphère est ainsi entachée de suspicion. Suspicion croissante quand le mac de la victime est retrouvé dans le même état, son appartement ayant été « nettoyé » de manière évidente.
Les techniques de torture employées rappellent au légiste celles des militaires pendant le Processo, la dictature qui a oppressée l’Argentine entre 1976 et 1983. Cet aspect contribue à distinguer La ville des couteaux d’un polar « classique » : l’arrière-plan politique est passionnant, le fantôme des « disparus » et les attentats contre la communauté juive planent sur le roman et lui donnent une réelle épaisseur.

En parallèle de cette enquête, deux histoires : celle de Beth Browder, Américaine passionnée de tango qui débarque à Buenos Aires pour devenir une milonguera accomplie ; Tomás Hudson, psychanalyste cinquantenaire, marqué par la « disparition » de son épouse, qui s’est spécialisé dans le traitement des orphelins de disparus adoptés – souvent par ceux-là même qui ont participé à l’enlèvement.
William Bayer montre ici la force du tango, sa prégnance dans la société argentine, la diversité des danseurs et de la pratique – souvent spectaculaire dans les milongas, sujette de fascination pour les aficionadas étrangères, ou encore pleine de sérénité et de beauté dans les salles de quartier. Autre caractéristique argentine – je l’ai appris ici – si l’on en croit l’auteur, la proportion étonnante de psys : et c’est une autre communauté qui nous est présentée là, avec son corollaire, l’importance et la banalité de la thérapie chez les Porteños, au moins aisés.

On s’en doute, tous vont se croiser à un moment ou à un autre, mais les récits ne s’imbriquent pas autant qu’on pourrait s’y attendre, et c’est tant mieux – sauf dans les dernières pages, où c’est un peu trop appuyé.
La corruption, les manœuvres politiques, les mœurs étranges ou carrément malsaines, les complots d’une extrême droite toujours vivace, l’intimidation… beaucoup d’éléments dans ce roman foisonnant, aux enjeux nombreux et aux personnages contrastés.
Admettons que ces qualités deviennent parfois des défauts : il en faut de peu pour qu’on s’y perde et la caricature n’est pas toujours évitée. Mais, au final, La ville des couteaux emporte le lecteur dans ses enquêtes multiples et ses manipulations, mais aussi dans une formidable « couleur locale ».

Une lecture très argéable, à ne pas rater si on aime l’Argentine, l’histoire politique et les romans noirs !


La ville des couteaux, William Bayer (Rivages, 430 pages, 2006/Rivages Poche, 576 pages, 2008)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gérard de Chergé

jeudi 7 juillet 2011

La gifle - Christos Tsiolkas


Lors d’un barbecue où Hector et Aisha réunissent leurs proches, le cousin d’Hector, Harry, exaspéré, gifle le petit Hugo, fils d’un couple d’amis – Gary et Rosie. Et « là, c’est le drame » : Rosie fait un scandale, appelle la police, porte plainte… Chacun prend partie et la petite fête tourne rapidement vinaigre.
Le début du roman, son titre bien entendu et la quatrième de couverture me faisaient redouter que le récit soit totalement centré autour de la fameuse gifle ; mais heureusement ce n’est pas le cas. Il s’agit davantage d’un fil conducteur, d’un liant, mais pas du cœur de ce très bon roman choral.

Tout en suivant l’évolution de cette « terrible » affaire, La gifle s’attarde tour à tour sur une série de personnages : Hector, le beau trentenaire d’origine grecque ; Aisha, sa sublime épouse d’origine indienne, mère de leurs deux enfants, avec qui la relation est tendue ; Connie, adolescente mal dans sa peau (un euphémisme ?), débarquée d’Angleterre depuis la mort de son père, tiraillée entre son attirance pour Hector et son amitié pour Aisha ; Anouk, la flamboyante scénariste amie d’Aisha, femme libérée mais si seule ; Harry, le coléreux cousin, nouveau riche beauf, qui navigue allègrement entre sa femme et sa maîtresse ; Rosie, l’autre amie de toujours d’Aisha, jeune fille perdue devenue néo-hippie exaspérante – entre autres perles, elle allaite toujours Hugo, six ans… ; son mari, Gary, artiste provocateur par le passé mais aujourd’hui triste alcoolique soumis à sa femme ; Manolis et Koula, les parents d’Hector, vieux réacs se prenant le bec constamment – mais si touchants quand ils se souviennent de leur jeunesse et de leurs premières années en Australie ; Richie, le meilleur ami de Connie qui découvre son homosexualité pendant cette dernière année de lycée…

Christos Tsiolkas propose une très riche galerie de portraits, des individualités tranchées, finement dépeintes même lorsqu’on frôle la caricature. Le romancier fait preuve ici d’un joli talent en parvenant à adopter dans chaque chapitre le point de vue du personnage phare : on se surprend à mieux comprendre chacun successivement, voire à abonder dans son sens, à compatir avec celui qui vient de nous irriter, à plaindre le mari trompeur mais au final trompé…
Cette satanée gifle ennuie quand même un peu – les disputes sans fin sur porter ou pas la main sur un enfant sont lassantes et saugrenues vu la situation –, mais il s’agit de montrer la variété d'avis en ce domaine et, pour sûr, de donner un aperçu de certaines dérives.

En variant l’âge, le sexe, l’origine – aspect ici très important –, la classe sociale, Christos Tsiolkas offre le kaléidoscope d’une Australie composite et des personnages globalement attachants. Il parvient ainsi à évoquer des thématiques à la fois individuelles – la confiance en soi, le mal-être, les choix personnels compliqués, etc. – et sociétales – le racisme, la place de la religion, la question de l’intégration, les difficultés économiques, la judiciarisation, etc.
En définitive, La gifle est tout autant un page turner qu’un roman passionnant.



La gifle, Christos Tsiolkas (Belfond, 480 pages, 2011)
Traduit de l'anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre


dimanche 22 mai 2011

Les imperfectionnistes - Tom Rachman


Les imperfectionnistes, ce sont onze courts récits mettant en scène onze personnages : leur caractère, leurs manies, leur vie personnelle et professionnelle, les richesses et carences de l’une et de l’autre…
Tous sont reliés par un journal jamais nommé, international, de langue et de culture américaines, mais basé à Rome par le caprice de son fondateur Cyrius Ott. De brefs interludes sur ce dernier et sur la genèse de cette improbable publication viennent ponctuer le roman, formant comme un douzième portrait en pointillés.

Courtes nouvelles de qualité, ces portraits incisifs sont autant de chapitres se recoupant, se complétant, s’éclairant les uns les autres – où le héros de l’une devient personnage secondaire de l’autre.
On découvre ainsi successivement : Kathleen Solson, rédactrice en chef impitoyable et carriériste ; Llyod Burko, correspondant parisien dépassé et prêt à tout pour passer un article ; Hardy Benjamin, responsable de l’économie, désespérément en quête d’affection ; Herman Cohen, correcteur intransigeant à la vie finalement « pas si mal » ; Arthur Gopal, chargé des nécrologies et des brèves, dont un drame va curieusement propulser la carrière ; Ornella de Monterrecchi, lectrice trop consciencieuse encore plongée dans les numéros de 1994 ; Ruby Zaga, vieille fille aigrie et paria de la rédaction ; Winston Cheung, pigiste débutant au Caire confronté à la dure réalité de ce métier ; Craig Menzies, rédac chef adjoint que sa bonhomie perdra ; Abbey Pinnola, DRH obéissante ; Oliver Ott, directeur de la publication incompétent, débarqué en Italie par les hasards de l’héritage.

La caricature est évidemment le premier écueil d’un tel roman choral, surtout quand il s’agit du premier : mais Tom Rachman a l’intelligence de pousser certaines postures tellement loin (la fille aigrie, la « bonne poire », la carriériste forcenée...) qu’il en fait des archétypes fascinants. Les traits spécifiques de ces onze individus et le talent employé pour leur donner chair les rendent souvent étranges, tantôt attachants tantôt détestables, mais toujours complexes.

On voudrait que le livre soit plus long, que chacun des onze Imperfectionnistes reviennent sur le devant de la scène pour un second acte.
Et c’est là le seul véritable défaut de ce très bon roman - sur le monde de la presse, mais surtout sur la matière inépuisable que constitue l’être humain : il est trop court.


Les imperfectionnistes, Tom Rachman (Grasset, 400 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty

lundi 16 mai 2011

L'homme qui aimait les chiens - Leonardo Padura


Leonardo Padura délaisse son héros Mario Conde (voir le dernier et très bon opus, Les brumes du passé) pour L'homme qui aimait les chiens, un récit triple autour de l’assassinat de Trotski et du communisme. Si ce projet d’envergure entamé il y a des années a pu me paraître au départ trop dense (et dense, il l’est, au risque peut-être d’être pesant certains), j’ai rapidement été happée et je ne l’ai plus lâché.

Trois récits se croisent, s’imbriquent, se devancent parfois, pour tresser au final une passionnante histoire qui court sur le XXe siècle.
Tout démarre – et tout finit – en 2004, par Iván, un Cubain miséreux à la carrière d’écrivain un temps prometteuse, aujourd’hui correcteur d’une revue vétérinaire. Il revient sur les confidences de « l'homme qui aimait les chiens » rencontré sur la plage en 1977, alors qu’il promenait ses deux lévriers barzoï. Le mystérieux Jaime Lopez lui a alors narré la vie de Ramón Mercader, l’assassin de Trotski. Cette rencontre a profondément marqué Iván – elle lui a fait peur, l’a obsédé, et surtout l’a fait réfléchir.

En parallèle, Padura déroule l’itinéraire édifiant de ce Ramón Mercader, communiste espagnol engagé tout jeune dans la révolution et finalement recruté pour devenir agent par un émissaire soviétique (venu « soutenir » les républicains espagnols). Ramón est alors envoyé dans un camp en URSS afin d’être formé, puis à Paris, à New York, et enfin au Mexique pour accomplir sa terrible mission. Au passage, on le fait devenir autre (il sera tour à tour Roman Pavlovitch, Jacques Mornard et Frank Jacson) et on lui remplit l’esprit (déjà bien embrumé par la propagande militante) : l’expression « bourrage de crâne » prend ici tout son sens.
C’est un portait tout en finesse que trace l’auteur : celui d’un croyant aveugle, fanatique, souvent exaspérant, mais attachant par maints aspects, et dont le destin nous attriste autant qu’il nous rebute.

A l'opposé de cet idéaliste crédule utilisé par le régime stalinien, Padura dresse la figure de Léon Trotski. On le suit depuis son exil en 1929 jusqu’à la fin, le 20 août 1940 : de la Turquie, à la France brièvement, puis la Norvège, et enfin le Mexique.
Lev Davidovitch est accompagné de sa fidèle épouse Natalia et, autour, les sympathisants viennent et repartent, les amitiés se brisent pour des motifs politiques ardus, les revirements sont innombrables… Se fier à quiconque devient nécessairement un choix et immanquablement une prise de risque.
On devine un homme intransigeant – qui ouvre quelque peu les yeux sur son propre fanatisme et les exactions commises aux premiers temps de la révolution russe – et passionné : une vie dédiée à la politique, une famille sacrifiée et dix ans d’exil passés dans la peur, la tristesse et l’épuisement nerveux.
Face à lui, Staline, la peur comme de mode gouvernement, les procès aberrants et les purges incessantes des années trente. Et, des décennies après, avec le recul de l’Histoire, le lecteur a du mal à imaginer comment le monde (les intellectuels, les politiques et les militants lambda) a pu se laisser emporter.

Pas de suspense ici : on sait où l’histoire finit. Mais ce qu’on apprend c’est comment, c’est pourquoi, c’est le parcours tortueux de chacun. Et on tourne les pages avec avidité pour découvrir ces fascinants portraits qui nous donnent à voir le combat idéologique comme raison de vivre – idée au final peu commune aujourd’hui.
Terrifiant sur le stalinisme, ses mécanismes et ses crimes, L'homme qui aimait les chiens est aussi le parcours d’Iván et ce qu’il peut raconter de Cuba: ses espoirs de jeune homme, la terreur politique, la désillusion années après années, la misère, et en définitive le terrible échec d’un projet de société…
Padura entend évoquer l’échec de la plus belle utopie du XXe siècle et la mise en parallèle est très instructive.

Un livre monumental et passionnant.


L'homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura (Métailié, 672 pages, 2011)
Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas


lundi 2 mai 2011

Le Choeur des femmes - Martin Winckler


J’ai lu seulement l’année dernière le best-seller de Martin Winckler, La maladie de Sachs, et ce fut un véritable coup de cœur. Un grand moment de lecture : de ceux qui vous font lire en marchant, debout dans une file d’attente, ou encore serré dans une rame de métro bondée – et surtout jusque des heures impossibles. Alors je croisais les doigts en commençant celui-ci…

Le Choeur des femmes reprend le même type de canevas : un roman choral où s’entrecroisent les récits d’un médecin, de ses patient(e)s et de son entourage.
Mais, alors que La maladie de Sachs se déroulait dans un petit village et traitait de médecine générale – Bruno Sachs, ses parents et amis, et surtout ses patients, populations variées, hommes et femmes de tous âges et de tous milieux –, Le Choeur des femmes met en scène Jean Atwood, interne brillantissime qu’on envoie passer son dernier semestre dans un service consacré à la médecine des femmes.
Autre différence notable : le docteur Atwood est aussi désagréable de prime abord que le docteur Sachs était attachant… Notre jeune interne major de promo veut faire de la chirurgie avant tout, et aborde avec ennui et énervement ce dernier stage : faire des soins sans intérêt, prescrire des pilules ou des stérilets, écouter des femmes se plaindre toute la journée… Qui plus est, sous les ordres du docteur Karma, prétendu « Barbe bleue » tyrannisant ses étudiants !

La collaboration ne démarre donc pas sous les meilleurs auspices mais on les rencontre peuvent parfois être surprenantes… Jean va découvrir des aspects jusque-là inconnus de son métier, découvrir – une évidence ? – que derrière les patientes se cachent des personnes qui ont beaucoup à apporter, et surtout se découvrir. En cela, Le Choeur des femmes a tout d’un roman de formation et de réapprentissage.
C’est aussi, et le titre l’illustre parfaitement, un ensemble de récits contrastés qui dessine une formidable galerie de portraits, riches de situations, de profils et de sentiments.
Élément plus surprenant, il s’agit également d’un passionnant livre documentaire sur la médecine des femmes : Martin Winckler, médecin iconoclaste, balaie les idées reçues (et si certaines m’étaient connues, j’en ai appris beaucoup !), secoue l’establishment en pointant du doigt des pratiques dépassées, parfois même abusives, et surtout explique de nombreuses choses sur l’avortement, la contraception, la grossesse et ces autres « problèmes de femme »…
Et Martin Winckler parvient à proposer cela sans nuire à la qualité et au rythme du récit, servi en outre par une véritable intrigue : que cache Jean ? la rencontre avec Karma changera-t-elle le cours des choses ? et Karma, que cherche-t-il à oublier ?
Alors, certes, il y a quelques longueurs, des ficelles un peu grosses et un soupçon de démagogie, mais j’ai dévoré ces six cents pages en moins d’un week-end !

À lire avec bonheur donc.


Le Choeur des femmes, Martin Winckler (P.O.L., 608 pages, 2009 / Folio, 648 pages, 2011)


jeudi 10 mars 2011

Les brumes du passé - Leonardo Padura


J’avais déjà lu un roman de Leonarda Padura : une enquête de l’inspecteur Mario Conde plutôt plaisante mais qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable… Quelque chose dans le résumé du dernier en date de la série, Les brumes du passé, m’a donné envie de retenter l’expérience. Et j’ai été bien inspirée !

Après des années dans la police, Mario Conde a fini par raccrocher pour se reconvertir en bouquiniste, puis en intermédiaire entre vendeurs particuliers et bouquinistes : une recherche perpétuelle, presque une « traque », des livres qui correspond certainement mieux à son tempérament.
Sur leur demande, il se rend chez Dionisio et Amalia Ferrero pour estimer la bibliothèque de leur maison – enfin, celle des Montes de Oca que le frère et la sœur gardent dans l’éventualité bien improbable qu’un héritier refasse surface. Outre des livres inouïs, de véritables trésors, El Conde découvre la triste histoire des Ferrero, de leur mère et de « M. Alcides ».

Alors qu’il feuillette un des ouvrages, il tombe sur une vieille photo représentant Violeta de Rio, une chanteuse de boléro des années cinquante. L’image éveille en lui des sentiments étranges et, peu à peu, l’obsède pour des raisons qu’il ne parvient pas à s’expliquer – une de ses fameuses intuitions certainement ! Cinquante ans après, il part ainsi sur les traces de cette superbe femme mystérieusement disparue.
Un crime chez les Ferrero vient donner une troublante confirmation à son pressentiment. Il se met alors à enquêter sur passé et présent, dévoilant progressivement les liens entre les Ferrero, Violeta et Alcides…

Si le texte vaut pour ses qualités indéniables de polar, il est aussi passionnant pour ce qu’il nous dit de Cuba : tant celui des années cinquante – le régime odieux de Battista, le monde de la nuit, les accointances avec la mafia américaine, les débuts de la révolution – que celui d’aujourd’hui – l’effondrement des espérances, la déliquescence d’une population, les restrictions…
Sans entrer dans des considérations véritablement politiques (ce qui lui permet d’éviter les problèmes avec le régime, comme il l’explique dans un entretien), Leonarda Padura se fait néanmoins critique, chantre des désillusions et du mal-être. Il témoigne aussi d’une génération qui a dû s’adapter aux évolutions du régime, une génération souvent démunie face aux « petits jeunes » qui n’ont connu que ça.

Le style de Leonardo Padura est efficace, parfois lyrique, parfois truculent, à l’image de son héros – bien entendu accompagné de ses amis de toujours, avec qui il partage états d’âmes et repas pantagruéliques.
Quant à la nouvelle activité du Conde, outre des critiques du système policier, elle permet à Padura une formidable déclaration d’amour bibliophile : l’ex-inspecteur est un véritable passionné qui juge à leur juste valeur les trésors livresques qu’il découvre, authentiques et fascinants.

Roman policier, roman de La Havane, roman social : Les brumes du passé présentent encore maintes facettes qui en font un livre qui, comme les chansons de Violeta del Rio, vous reste en tête.


Les brumes du passé, Leonardo Padura (Métailié, 360 pages, 2006 / Points, 448 pages, 2011)
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Elena Zayas


jeudi 20 janvier 2011

Le Cœur glacé - Almudena Grandes


Grande fresque familiale : l’expression peut faire redouter le pire, du type mélodrame plein de bons sentiments. Mais loin de là, il s’agit ici du meilleur ! Il est vraiment rare que le terme « chef-d’œuvre » s’impose à moi… Avec Le Cœur glacé, ce fut le cas très rapidement – et les dernières dizaines de pages, un peu moins convaincantes, ne peuvent suffire à me faire changer d’avis.

Cet ambitieux – et énorme – ouvrage retrace les itinéraires de deux familles espagnoles, les Carrión et les Fernandez, depuis le début du XXe siècle. Tout semble les opposer : milieu populaire rural contre grande bourgeoisie madrilène, opportunistes devenus franquistes contre farouchement républicains, enrichis sous la dictature contre expatriés en France ruinés…
Et pourtant, en 2005, suite à l’enterrement du doyen Julio Carrión, riche homme d’affaires, son fils Álvaro et la jeune Raquel Fernandez Perea font connaissance. De là, Almudena Grandes déroule leurs histoires, passées et présentes, et celles de leurs familles, révélant ainsi lentement leurs imbrications.

Le Cœur glacé est extrêmement bien construit : les séquences temporelles s’échelonnent entre 1905 et 2005, et les allers-retours nombreux sont finement agencés, de manière à éclairer chaque fois un nouveau pan des personnages et des histoires familiales. Les deux arbres généalogiques sont d’ailleurs bien utiles pour s’y retrouver.

Almudena Grandes a fait de nombreuses recherches pour ce projet et livre ainsi un texte formidablement documenté et, donc, éminemment intéressant sur le destin de l’Espagne et des Espagnols au XXe siècle. Il est évidemment question en détails de la guerre civile, mais pas seulement : de la situation au début du siècle, des espoirs républicains, de la division azul partie se battre aux côtés des Allemands, du franquisme, des camps de réfugiés en France, de l’installation des émigrants dans les années 1940, de la mort de Franco et de ses conséquences, du développement économique des années 1980, de la permanence d’une certaine classe réactionnaire, de la difficulté à être fils d’exilés en France… Cette thématique qui m’intéresse particulièrement est d’ailleurs très finement traitée, tout comme celle, corollaire, de l’éventuel retour. À l’image du roman qui est d’une grande sensibilité, chacun est dépeint subtilement, dans toutes ses aspérités.
Quant à l’écriture, elle parvient à être fluide et sophistiquée, tantôt plus simple, tantôt plus élégante.

Je pourrais me perde en considérations variées sans parvenir à dire tout le bien que je pense de ce roman… Pour résumer : j’aurais aimé qu’il soit interminable. Une lecture exceptionnelle.


Le Cœur glacé, Almudena Grandes (JC Lattès, 950 pages, 2009 / Livre de Poche, 2 tomes, 768 et 640 pages, 2010)
Traduit de l’espagnol par Marianne Millon

lundi 8 novembre 2010

Savoir perdre - David Trueba


De belles critiques, une couverture énigmatique, un titre plein de sens : j'avais hâte de découvrir cet opus de la rentrée 2010. Savoir perdre fait partie de ces romans qu’on continue à lire en marchant et qu'on aimerait encore plus long pour repousser le moment de le terminer…
Quatre protagonistes, quatre perspectives, se croisent et tissent ce récit à plusieurs voix.

Sylvia est une adolescente comme tant d’autres : complexée, empêtrée dans ses envies – tantôt enfantines, tantôt si mâtures –, elle cherche sa place… Au milieu de ses parents qui viennent de divorcer, auprès de son père chez qui elle est restée vivre par loyauté, avec son amie Mai si « libérée » et égocentrique, dans les bras réconfortants de sa grand-mère Aurora, ou dans ceux de premiers flirts maladroits… Elle a seize ans, les malaises et les bonheurs de son âge, et voudrait grandir plus vite – trop vite très certainement – pour s’abstraire de cet univers étriqué.

Lorenzo, le père, récemment quitté par son épouse Pilar – lassée de la monotonie de leur couple, de la fadeur et du manque d'envies de son mari – tente de se remettre en selle. Ruiné par son associé et soi-disant ami Paco, il cherche désespérément un emploi et finit par se lancer dans un partenariat hasardeux avec Wilson, un Équatorien ingénieux fraîchement émigré. Lorenzo est tout autant démuni dans sa vie personnelle – le néant depuis la séparation – et comble ses manques en se touchant avec une vieille poupée Barbie…! Il met tous ses espoirs dans sa rencontre avec Daniela, jeune sans papier gardant le bébé des voisins, et refuse de voir leurs profondes différences.

Quant à Leandro, le père de Lorenzo, professeur de piano à la retraite, il disjoncte quand sa femme adorée, Aurora, tombe dans la baignoire et se retrouve à l’hôpital. Lui qui n’a jamais trompé son épouse, se retrouve dans une maison de passes et s’entiche follement d’une jeune prostituée – même pas agréable. Il tente vainement de se raisonner mais dilapide leurs économies dans ces visites tariffées au goût amer. Comme s'il cherchait à rattraper leur jeunesse perdue et à oublier la santé déclinante d'Aurora.

Et enfin, Ariel, jeune footballeur argentin, débarque en Espagne après avoir été acheté une fortune par un club madrilène. Sans sa famille, ses amis, ni son entraîneur de toujours, il est perdu dans ce nouvel univers, et l’hostilité des supporters ne l’aide pas se sentir plus à l’aise. Loin du stéréotype du sportif décérébré, sa nouvelle vie de paillettes et d’artifices ne lui suffit pas.

David Trueba nous offre des profils très différents, petites gens et célébrités, expatriés et locaux, jeunes et vieux. Ces histoires en apparence très banales peignent en réalité des portraits subtils et lucides : les espoirs de chacun, les arrangements avec la réalité, les bassesses et les failles, mais aussi les moments de félicité… Et surtout, ce que l’on cache, aux autres et à soi-même.
La quatrième de couverture nous explicite le titre dès les premières lignes : tous « vont tour à tour éprouver le désir de gagner et la douleur de perdre ». On imagine alors un roman pessimiste et sombre, mais il n’en est rien car, étrangement, une vague d’optimisme se dégage de cette lecture, l’idée que beaucoup de choses sont faisables au final et qu’il est possible de se remettre de tout…

La structure en roman choral, le rythme soutenu du récit et son caractère éminemment visuel viennent nous rappeler que l’auteur est aussi scénariste et réalisateur. Et c’est tant mieux car on ne s’ennuie pas un seul instant. Et le propos ne perd pas pour autant en épaisseur : le regard sur notre société est acéré, les réflexions sous-jacentes sont fines.

Sans hésiter, un de mes plus grands plaisirs de lecture en cette rentrée littéraire 2010. À découvrir absolument !


Savoir perdre, David Trueba (Flammarion, 448 pages, 2010)
Traduit de l'espagnol (Espagne) par Anne Plantagenet


mardi 2 novembre 2010

La Théorie des cordes - José Carlos Somoza


La quatrième de couverture m’a plusieurs fois fait reposer La Théorie des cordes : la « fine fleur de la physique mondiale isolée sur un atoll de l’océan Indien » ne m’attirait pas du tout… Mais on me l'avait conseillé avec tant d'enthousiasme que j’ai fini par me lancer…

Au centre du roman, la brillantissime et très belle Elisa Robledo, professeur de physique théorique dans une petite université de Madrid, un parcours professionnel loin d'être à la hauteur de ses capacités exceptionnelles. Enterrée dans ce poste obscur, toujours seule, elle mène une vie d’une terrifiante monotonie et un terrible poids semble peser sur ses épaules. Mais cet ennui latent vole en éclat quand Elisa tombe sur un article qui la terrifie.

Elle se remémore alors les événements incroyables survenus dix ans auparavant, en 2006, alors que jeune étudiante suivant le séminaire du professeur Blanes, elle avait été recrutée pour intégrer son équipe d’élite et travailler sur la fameuse « théorie des cordes » qui permettrait d’« ouvrir le temps ». L’idée ? Il est impossible de voyager dans le temps mais, grâce à la « théorie du Séquoia », on pourrait obtenir des images du passé. Procédé encore bancal, et surtout dont on ne mesure pas « l’Impact », le choc psychologique à court et moyen terme – et ses conséquences – encouru par celui qui visionne de telles images aberrantes : la crucifixion du Christ pour ne citer qu’un exemple.
Un terrible drame, sur lequel se lève lentement le voile, force les financiers de ces improbables expériences à interrompre le programme. L’équipe est dispersée et chacun de ses membres doit s’engager à ne jamais contacter l’un des autres participants.

Ce qu’a appris Elisa par le journal, c’est la mort douteuse de l’un d’eux. Rapidement, pour briser la spirale qui les supprime un à un, elle s’efforce de souvenir de tout, même du plus enfoui, pour comprendre ce qui s’est réellement produit sur cette île perdue, et comprendre aussi les rêves étranges qui la torturent depuis… Aidée de Victor Lopera, son collègue et ancien condisciple à l’université, elle se lance dès lors dans une incroyable enquête, nous révélant lentement ce qu’il s’est passé il y a dix ans.

Surtout, ne pas s’effrayer devant l’aspect scientifique du roman : certes, les développements à ce sujet son parfois denses, mais l’écriture de José Carlos Somoza les rend tout à fait compréhensibles.
Quelques petits regrets néanmoins : des personnages souvent caricaturaux (on attend davantage de cet auteur ancien psychanalyste) ; et un « tic » stylistique horripilant, l'usage de « cliffhangers » pour clore certains paragraphes et insister lourdement sur le suspense - tendance à l’insistance qui se retrouve parfois dans une écriture légèrement trop appuyée, comme recherchant l'effet. On oublie toutefois assez rapidement ces bémols.

Au final, un thriller scientifique aux tendances quasi paranormales très prenant et efficace. Et une belle réflexion sur les limites de la science et de la toute-puissance de l'homme.


La Théorie des cordes, José Carlos Somoza (Actes Sud, 430 pages, 2007 / Babel, 768 pages, 2008)
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon


vendredi 24 septembre 2010

Testament à l’anglaise - Jonathan Coe


J’ai lu Testament à l’anglaise lors de sa parution en poche il y a une dizaine d’années. Et il faut avouer que je ne me rappelais quasiment pas du contenu du livre, juste de l’impression qu’il m’avait laissé : extrêmement bonne. Voir une amie plongée dedans m’a donné envie de le redécouvrir. Je relis assez rarement un texte : il me faut beaucoup d’années et un grand livre…
Pour mémoire, prix Femina étranger en 1995, ce quatrième roman est celui qui a réellement fait connaître Jonathan Coe.

C’est l’histoire d’une « illustre » famille anglaise, les Winshaw, reconstituée selon différents points de vue et par différents procédés : coupures de presse, journal intime et surtout écrits de Michael Owen, romancier méconnu engagé pour ce faire par la vieille Tabitha Winshaw.
Tabitha, considérée comme folle car persuadée depuis quarante ans que son frère Lawrence a commandité la mort de son frère adoré Godfrey, est enfermée à l’asile depuis tout ce temps. Elle attend que cette chronique mette enfin au jour les faits et lève le voile sur sa terrible famille.
Pourquoi terrible ? Car les Winshaw sont tous – ou presque – d’odieux personnages : aristocrates méprisants, cupides, opportunistes, menteurs, égoïstes… Et ils occupent les postes-clés des pouvoirs économique, politique, médiatique, artistique, et même agro-alimentaire ! On suit ainsi le destinée de cette dynastie de puissants des années quarante à la fin des années quatre-vingts, et celle de l'Angleterre qu'ils contribuent à façonner.

En creux, c’est aussi l’histoire de Michael Owen qui se dessine : modeste romancier un temps prometteur, dépressif, ce jeune homme sans âge vit reclus dans son appartement londonien, et visionne en boucle un vieux film des années cinquante. Certains événements l’amènent à reprendre l’écriture de cette biographie familiale (qui lui fournit une rente substantielle depuis des années) : et les rebondissements vont se multiplier, tout comme les coïncidences et révélations en tout genre… Quoique fort improbables, ces péripéties fonctionnent sans problème avec le style de cette satire pleine d’ironie.

Plus qu’une enquête, c’est une peinture acerbe de l’establishment, une formidable démonstration de l’humour britannique, un livre éminemment politique par ce qu’il donne à voir de la société – la corruption, l’hypocrisie, les tractations sordides…
La construction apporte beaucoup à ce récit : les perspectives successives(celles des Winshaw mais aussi du mari de l'une, d'un concurrent, d'un partenaire professionnel, etc.) et les différents genres utilisés enrichissent énormément le "travail" et le plaisir du lecteur qui doit assembler ce puzzle pour parvenir à une image d'ensemble.

C’était donc un véritable bonheur de relire ce formidable roman !


Testament à l’anglaise, Jonathan Coe (Gallimard, 504 pages, 1995 / Folio, 688 pages, 1997)
Traduit de l’anglais par Jean Pavans


D'autres livres de Jonathan Coe sur ce blog : La maison du sommeil, Bienvenue au club & Le cercle fermé

mardi 31 août 2010

Seule Venise - Claudie Gallay


Comme beaucoup, j’ai entendu parler de Claudie Gallay avec Les Déferlantes (que je compte bien lire prochainement). Mais récemment, on m’a vivement conseillé Seule Venise, roman antérieur, remarqué par la critique (moins par le public). J'ai donc voulu commencer ma découverte de l'auteur avec ce texte moins connu et je ne le regrette pas...

Une preuve, s’il en fallait, qu’une « petite » histoire peut faire un superbe roman. L’héroïne dont on ne connaîtra pas le nom, parisienne d’une quarantaine d’années, quittée récemment par son compagnon, est totalement anéantie. En plein mois de décembre, après avoir vidé son compte en banque et jeté son téléphone portable, elle décide un peu par hasard, avant tout pour fuir, de partir à Venise – vide de ses habituels touristes.
Elle y loge dans une petite pension et nous entraîne dans ses promenades à travers les ruelles humides et froides de l’hiver vénitien, les innombrables ponts et les cafés intemporels.
Les habitants de la pensione sont aussi contrastés que touchants : un vieux prince russe en fauteuil roulant retranché dans sa chambre, exilé on ne sait pourquoi dans la cité italienne ; une éblouissante danseuse de ballet en tournée et son amoureux ; Luigi, le propriétaire aux dix-huit et quelques chats, qui espère comme chaque année la venue de sa fille pour les fêtes.

Les rencontres, les lieux : tout est subtilement dépeint, sans fioritures mais toujours avec une prose mélancolique et pourtant légère. Et cette héroïne si horripilante de désespoir au départ devient peu à peu lumineuse et attachante ; tout comme ses échanges avec l’orginal et mystérieux libraire.
À mon sens, la complicité qui se noue avec le prince est l’élément le plus beau et le plus riche de ce texte : les interrogations que cela suscite sur l’Histoire (la révolution russe, la fuite des riches blancs et leurs agissements, la Shoah…) et sur le sens même de l’amour et de la vie. Sujets d’une banalité si évidente mais traités avec beaucoup de finesse.

Ce texte m’a fait l’effet d’un bijou : dense mais limpide, poétique mais intensément réel et joliment ciselé d’une très belle écriture. Une douceur mélancolique à conseiller.


Seule Venise, Claudie Gallay (Le Rouergue, 304 pages, 2004 / Babel, 304 pages, 2006)

lundi 30 août 2010

Small world - Martin Suter


J’ai découvert Martin Suter il y a quelques années avec Le diable de Milan puis – dans le désordre – Lila, Lila et Le dernier des Weynfeldt. Ayant beaucoup aimé tous ces textes (que je conseille donc vivement), j’ai voulu mieux « connaître » cet auteur suisse-allemand en lisant son premier roman, Small world. Et je ne le regrette pas ! Car tout y est déjà : une grande maîtrise, une écriture fine, des personnages subtils, une tension psychologique permanente et constitutive de toutes ses intrigues.

Le héros, Conrad Lang, âgé d’une cinquantaine d’années, vit aux crochets de la riche famille Koch depuis des années. Vaguement gardien d’une de leur villa, il y met le feu un soir accidentellement, après un trou de mémoire. Bizarrement, la doyenne Elvira Koch continue à l’entretenir et l’installe même dans un grand meublé en ville…
Alors que Conrad semble se remettre et rencontre une femme qui lui permettrait de s’affranchir de la tutelle des Koch, ses absences reprennent, se répètent et deviennent de plus en plus préoccupantes. Tandis que sa mémoire proche se désagrège peu à peu, des souvenirs enfouis de l’enfance refont surface et lèvent peu à peu le voile sur son passé - que lui-même ignore… Et là, il vaut mieux que je m’arrête avant de trop en dire !

Martin Suter sait admirablement sonder ses personnages et tracer leurs ambiguïtés. À travers ses romans, il donne tout son sens à l'expression qui pourrait être creuse de « roman (quasi thriller parfois) psychologique ». À savoir, un savant mélange entre enquête dans les méandres de l'intime et suspense véritable. Un très bon roman donc !


Small world, Martin Suter (Christian Bourgois, 360 pages, 1998 / Points, 384 pages, 2000)
Traduit de l’allemand (Suisse) par Henri-Alexis Baatsch


D'autres livres de Martin Suter sur ce blog : Le cuisinier, Un ami parfait

PS: Un film qui en est inspiré vient de sortir : Je n'ai rien oublié - c'est d'ailleurs l'occasion d'une reparution en poche, faisant figurer ce titre et l'affiche du film, dommage... Malgré les critiques acerbes, et parce que j'adore aller au ciéma, j'essaierai d'aller voir cette adaptation et vous donnerai mes impressions !