mardi 18 décembre 2012

Rattrapage de fin d'année


Le blog n’a pas beaucoup vécu cette année (pour ne pas dire pas du tout !), mais j’espère bien m’y remettre. En attendant, quelques petits conseils de fin d’année – pour se faire plaisir ou trouver la si délicate inspiration pour noël.

Vous les trouverez déjà sur le blog :

- Bien sûr, les recommandations de fin 2011 sont toujours – et plus que jamais – valables !

Le Chagrin et la Grâce, un roman américain malheureusement d’une triste actualité : Wally Lamb publie peu, mais toujours des livres d’une grande ampleur et, quand il se saisit de la fusillade de Columbine comme point de départ, il ne donne pas dans la chronique mais en fait un rouage intégré dans sa construction romanesque. Des portraits à la psychologie fouillée, une histoire dense et totale. Et un résultat puissant.

Le Garçon dans la lune de l’irlandaise Kate O’Riordan, un romans délicat et tout en nuances qui plaira aux plus sensibles. Pour se faire une idée de son univers, voici ce que j'ai pensé de Pierres de mémoire et d'Un autre amour.

La Gifle de Christos Tsiolkas : si le thème m’a parfois exaspéré par sa démesure (un tel drame, judiciaire qui plus est, pour une gifle ?), le traitement n’en est pas moins brillant. Un roman choral d’une efficacité admirable et, au passage, une peinture de la société australienne.

Le Turquetto m’a permis de découvrir Metin Arditi (et merci à Page des libraires). Au départ le sujet ne me séduisait qu’à moitié mais j’ai été totalement happée et séduite. Un écrivain coup de cœur dont j’ai, depuis, découvert et apprécié d’autres textes (Loin des bras notamment).


Les oreilles de Buster, Maria Ernestam : la première phrase est glaçante (« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. ») mais elle a le mérite de susciter l’intérêt ! Dans ce roman surprenant, la narratrice Eva revient sur la femme odieuse mais fascinante qu’était sa mère, le couple improbable que formaient ses parents, son enfance douloureuse, la force qu’il lui a fallu acquérir, la jeune femme puis la femme mûre qu’elle est devenu… Un roman étrange mais d’un grande finesse et écrit avec brio.


Et pèle-mêle:

Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan : en général les succès trop unanimes me font plutôt peur, mais celui-ci est plus que mérité, malgré quelques coquetteries d'autofiction. Une « claque » littéraire. Vraiment.

Les Revenants, Laura Kasischke : un campus américain, des étudiants moins sages ou moins superficiels qu’il n’y paraît, des décès étranges, des professeurs tourmentés, et une réalité aux frontières mouvantes… Du grand Laura Kasischke (et aussi En un monde parfait). 


Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka : un succès mérité pour ce court roman. Avec un rythme très particulier, une énumération presque scandée mais fascinante, Julie Otsuka raconte ces femmes japonaises qui ont émigré au début du XXe siècle, se sont installées auprès d’époux qu’elles rencontraient à peine, ont tenté de garder leurs traditions dans ce pays tellement autre, fait naître des enfants pourtant si américains... pour finalement susciter la suspicion, fuir ou être parqués au début de la Seconde Guerre mondiale. Magistral.


Par un matin d’automne, Robert Goddard : sur fond de Premier Guerre mondiale, un récit mené avec brio, rocambolesque à souhait mais à dévorer par un dimanche pluvieux. (Le suivant, Heather Mallander a disparu, est pas mal non plus.)

L’exécution de Robert Badinter : j’ai relu récemment ce court texte et il est toujours aussi passionnant – et passionné – sur la peine de mort en premier lieu, mais aussi sur le métier d’avocat. Un récit éminemment formateur, et sensible. (Pour la petite histoire, je l’ai lu ado et ce fut l’un de ces moments où, jeune lectrice, j’ai compris que les livres pouvaient faire davantage que nous raconter une histoire et nous emporter. Et que ça a parfois du bon.)

Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle : dernier livre de ce dessinateur québécois. Il y raconte son année à Jérusalem, où ils se sont installés en famille (sa femme travaille pour MSF) : un récit riche par sa grande « réalité ». Car tout y passe : le quotidien de papa souvent seul et un peu dépassé, les surprises de la vie d’expatriés, la découverte (douloureuse souvent) de la vie des locaux, le quotidien si compliqué, la préhension progressive des conflits avec un œil plus avisé… ce n’est pas la première fois que Guy Delisle tire une BD de ses expatriations dans des régions difficiles ; et si celle-ci me semble la plus aboutie, les autres n’en sont pas moins passionnantes (ShenzenPyogyangChroniques birmanes).

- Les ignorants, Etienne Davodeau : un an en BD des échanges entre l’auteur et le vigneron Richard Leroy, chacun faisant découvrir à l’autre son univers. Au programme, passion de son métier, amour de la terre et richesse humaine. Pour les amateurs de vin et de BD donc !

Poulet aux prunes, Marjane Satrapi : moins connu que Persepolis, ce portait de l’oncle de la dessinatrice (et toujours celui de l’Iran en toile de fond) est plus décousu mais il est infiniment poétique et très touchant.


Beaucoup de retard sur la rentrée littéraire 2012... mais je m'y remets! Enfin j'essaie.
Et d'ici-là, une très bonne fin d'année et de belles lectures !!


mardi 20 mars 2012

Quelques conseils...


Très peu de temps ces derniers mois, des billets qui s'espacent de plus en plus, et pourtant de belles lectures que j'aurais envie de partager ! Alors, les voici pêle-mêle avant d'y revenir plus en détails :

- Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan : je l'ai déjà dit ci et là, les succès trop unanimes me font plutôt peur, mais celui-ci est plus que mérité, malgré quelques coquetteries d'autofiction. Ma dernière « claque » littéraire en date. Vraiment.

- Par un matin d’automne, Robert Goddard : sur fond de Premier Guerre mondiale, un récit mené avec brio, rocambolesque à souhait mais à dévorer par un dimanche pluvieux.

- Lila, Lila, Martin Suter : séance de rattrapage pour ce très bon roman de mon chouchou Martin Suter (à découvrir ici, , , et encore ).

- Vents contraires, Almudena Grandes : profitant du succès du formidable Cœur glacé, ce texte antérieur vient de paraître en poche. Un beau roman, plus profond que ne le laisse croire la quatrième, qui sait nous emporter malgré ses petits défauts.

- Les Revenants, Laura Kasischke : un campus américain, des étudiants moins sages qu’il n’y paraît et d’autres moins superficiels qu’ils ne veulent le montrer, des morts étranges, des professeurs tourmentés, et une réalité aux frontières mouvantes… Un grand Laura Kasischke.

- L’appât, José Carlos Somoza : l’auteur de la fascinante Théorie des cordes sait toujours aussi bien mêler polar savant et anticipation dans un futur qui nous est proche mais relève pourtant de la science-fiction. Une imagination sans bornes qui fait froid dans le dos.

- Un roman américain, Stephen Carter : on retrouve tous les éléments d’Échec et mat et de La Dame noire dans ce « préquelle » commençant dans les années cinquante. Suivant Eddie Wesley, romancier noir inventeur ici de l'expression « obscure nation », ce polar politique balaie une vingtaine d’années de l’histoire américaine – mais le lecteur des deux précédents opus sera peut-être déçu au final car l’auteur peine à renouveler son propos et ses mécaniques.

- Le Pacte, Lars Kepler : du polar scandinave efficace. Rien d’exceptionnel mais ça fonctionne.

- Les ignorants, Etienne Davodeau : et pour finir une BD narrant un an des échanges entre l’auteur et le vigneron Richard Leroy, chacun faisant découvrir à l’autre son univers. Au programme, passion de son métier, amour de la terre et richesse humaine.



À très vite et d'ici là, belle lectures !


jeudi 9 février 2012

Le Turquetto - Metin Arditi


Un joli (et surprenant) coup de cœur que ce Turquetto, de Metin Arditi – découvert grâce encore (après Les oreilles de Buster) au prix Pages des libraires. Surprenant car je me suis lancée sans être bien emballée : les romans historiques ne m’attirent pas spécialement – pas assez ancré dans leur temps, ou trop tout au contraire. Et pourtant l’Histoire m’a toujours beaucoup intéressée, allez savoir ! Mais là, l’enthousiasme des libraires et les thématiques (Constantinople, Venise, l’histoire de l’art, la peinture, les rapports religion/art…) du Turquetto ont fini par vaincre mes hésitations.

Le roman s’ouvre par une note sur L’Homme au gant, un tableau du Titien (dont un détail est reproduit en couverture) exposé au Louvre, dont voici un extrait :

La signature apposée au bas de la toile, TICIANUS, toute en majuscules, semble peinte de deux couleurs différentes. […] La différence de couleur n’est pas criante, mais elle est indiscutable. En 2001, […] frappé par l’anomalie de la signature, l’historien de l’art chargé de l’accrochage a pris sur lui de procéder à une analyse. Le résultat de cette recherche […] « Tout porte à penser que la signature a été apposée en deux temps, par deux mains différentes, et dans deux ateliers distincts. »

Tout un programme ! Je suis d’ailleurs (après avoir fini ma lecture) allé vérifier cela, mais je vous laisse découvrir (ou pas !) si l’anecdote est véridique – ce qui ne compte pas beaucoup au final pour apprécier ce très beau roman.

Fils de réfugiés juifs espagnols, Elie Soriano naît à Constantinople en 1519. Passionné, bravant les interdits religieux (et familiaux), l’enfant passe son temps à dessiner, et sa plume est sûre. Celui que l’on surnomme « le petit rat » à cause de son visage sait représenter, amplifier, magnifier ses modèles. On le découvre dans les rues de Constantinople, furetant de-ci de-là, raillant son père, vieil employé d’un marchand d’esclaves, découvrant la fabrication des encres auprès d’un maître musulman, subissant l’injure quotidienne du ghetto… Le jeune garçon est brusquement poussé à l’exil et embarque pour Venise où il va commencer une nouvelle vie sous le nom d’Elias Troyanos – un chrétien ayant fui l'empire ottoman.
Toujours aussi brillant et intuitif, Elias parvient à travailler dans les ateliers du « Maître », le grand Titien, assure son trait, expérimente les couleurs et le sfumato, apprend le métier et obtient petit à petit des commandes en son nom. Celui que Titien a surnommé le Turquetto, « petit Turc », se construit une carrière, installe sa famille et prospère en pratiquant ce qu’il aime le plus…
Mais un malheureux enchaînement d’événements et la réalisation pour une importante congrégation religieuse d’un tableau exceptionnel – une immense Cène dont je ne vous dévoilerai pas l’originalité – vont le jeter entre les mains de l’Inquisition et le mener sur un tout autre chemin.

La magie de la peinture et de l’époque, la finesse de l’écriture, le talent de Metin Arditi pour faire vivre ses personnages et ses décors, m’ont totalement emportée – et pour une fois l’expression n’est pas galvaudée. Puissance de la religion, liens entre l'art et le pouvoir, histoire d'une passion, questionnement autour de la filiation… Malgré les petites imperfections du récit (un début un peu lent, une fin qui ne me convint qu’à moitié), j’ai véritablement adoré Le Turquetto. Et, pour preuve, je me suis empressée de me renseigner sur les autres romans de Metin Arditi…



Le Turquetto, Metin Arditi (Actes Sud, 288 pages, 2011)

lundi 23 janvier 2012

Les oreilles de Buster - Maria Ernestam


« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution » : le début des Oreilles de Buster me faisait craindre un roman sombre de bout en bout, voire glauque. Mais on m’en avait dit tant de bien (les libraires lui ont d’ailleurs décerné le prix Page cet automne) qu’il me fallait le découvrir ; et grand bien m’en a pris !

C’est Eva l’auteur de cette terrible première phrase. Eva qui, elle, est loin d’être terrible : elle semble plutôt indifférente, comme « en dehors », mystérieuse peut-être, ambivalente probablement. Pour ses cinquante-six ans, sa petite-fille lui offre un journal intime et, en grand-mère attentionnée, Eva entend bien utiliser ce présent. Elle qui ne s’est jamais véritablement livrée se met à noter ses pensées le soir venu, prise d’insomnie. Et le flot des souvenirs, l’envie (le besoin ?) de raconter l’emportent.

Car il y a beaucoup à dire pour expliquer la terrible première phrase de ces confessions. Eva revient sur son enfance entre une mère trop moderne, originale et capricieuse, faite ni pour le mariage ni pour la maternité… Et sur ce père, si mal assorti à sa flamboyante épouse, tentant vainement de maintenir l’illusion d’un couple, d’une famille unie et heureuse.
Dans son journal devenu une véritable drogue nocturne, Eva fait revivre l’enfant qu’elle a été, la carapace qu’il lui a fallu se construire peu à peu, l’adolescente tiraillée…
En parallèle, elle confie aussi ses préoccupations d'aujourd’hui : les méchancetés d’Irène, vieille femme sénile, sorte de double expiatoire de sa mère ; sa propre fille qui se plaint d’avoir été « trop » aimée, jamais contrariée alors qu’elle n’attendait que cela ; et Sven, bien entendu, le compagnon de sa vie si bien réglée.
Une vie dont Eva, renouant avec les douleurs enfouies, dévoile progressivement l’envers et fendille le vernis.

Dans une prose très fluide et joliment juste, Maria Ernestam construit son récit avec brio, fascine le lecteur par cette mère odieuse, cette jeune fille à la fois fragile et résolue à être forte, par la femme apparemment sereine qu’elle est devenue… Eva est quant à elle finement dépeinte, tantôt candide, tantôt perverse – à l’image de ces Oreilles de Buster à la symbolique édifiante.
Un roman psychologique surprenant, dont l’atmosphère est assez difficile à décrire. Certains seront probablement déconcertés, voire rebutés par ce mélange de naïveté et de dureté. Moi, il m’a captivé en tout cas !


Les oreilles de Buster, Maria Ernestam (Gaïa, 416 pages, 2011)
Traduit du suédois par Esther Sermage


mercredi 18 janvier 2012

Famille modèle - Eric Puchner


Suite de mon rattrapage de la rentrée littéraire 2011 avec Famille modèle, un premier roman détonant : puissant, étrange, désespéré… Mais avec un petit quelque chose en trop qui m’a laissée songeuse.

Warren Ziller – on l’apprend dès les premières lignes – est complètement ruiné et tente dans un espoir vain, bien entendu, de le cacher : la grosse Chrysler aurait été volée dans le garage même de leur banlieue cossue, l’enlèvement des anciens meubles aurait malencontreusement précédé la livraison des nouveaux, etc. Agent immobilier, Warren a suivi les conseils d’un ami et fait déménager son épouse Camille et leurs trois enfants de leur tranquille Wisconsin vers l’Eldorado californien ; et ce, pour investir dans un projet de condominium en plein désert. Projet qui s'est avéré catastrophique et a englouti toutes leurs économies – même celles pour l’université de leur aîné, qu'il est censé commencer dans quelques mois.

Plus que ses manœuvres risibles pour cacher les faits, ce sont les portraits des trois enfants, de Camille, les écarts entre chacun creusés par les années, les méandres de l’adolescence, les particularités du benjamin, qui rendent le texte particulièrement savoureux et explosif. Parce que, c’est vite évident, le titre du roman a tout de l’antiphrase : la famille Warren est bien loin d’une Famille modèle.
Le lecteur se demande avec délectation (ou angoisse, c’est selon) comment le fragile secret va finir par être éventé, car c’est inévitable. Et, bien sûr, après maintes péripéties des uns et des autres, cela fini par se produire.
Pour autant, la famille Ziller est loin d’être au bout de ses peines – nous sommes tout juste à la moitié du roman – et un terrible accident va faire basculer le récit dans un désespoir bien plus rude. Certes, toujours sur le ton de la tragicomédie, mais le goût est devenu amer.

Avec un cynisme virtuose, Eric Puchner dégomme point par point le rêve américain dans la première partie, pour ensuite approfondir certains aspects et faire évoluer ses personnages dans une tout autre direction. Mais, à la longue, j'ai fini par trouver l’ensemble trop pesant, les héros trop accablés, les mécanismes répétitifs. J’aurais eu envie d’un peu d’optimisme, de chance, de joie – un tout tout petit peu… Et pourtant, j’adore cet humour grinçant ! Là est mon hésitation.

Le texte n’en est pas moins brillant, vif, sans concession pour les personnages. Eric Puchner signe (après un recueil de nouvelles remarqué) avec Famille modèle un premier roman très maîtrisé, drôle, explosif et terrifiant à la fois.
Alors, si vous aimez les récits caustiques, que le rêve américain vous fait doucement rire, que vous ne cherchez pas une lecture réconfortante, Famille modèle est à découvrir. Mais gardez-vous de trop d'empathie, vous aurez été prévenu !


Famille modèle, Eric Puchner (Albin Michel, 544 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par France Camus-Pichon


lundi 9 janvier 2012

Syster - Bengt Ohlsson


S’il fallait montrer comment une écriture, un rythme peuvent transcender une thématique somme toute relativement banale, Syster, avec son intrigue jamais résolue, serait un parfait exemple. Miriam, une fillette d’une douzaine d’années, disparaît un jour au retour de l’école. Toute la particularité du roman – sa focale – se lit dès la première phrase : « La sœur de Marjorie disparut un vendredi, début mai. » Ce qu’il a pu advenir de Myriam ne compte pas véritablement au final, c’est le ressenti de sa jeune sœur, Marjorie, dont il est question. Marjorie qui ne semble pas réaliser l’ampleur de l’événement, Marjorie qui est comme soulagée d’être libérée de cette grande sœur si parfaite et aimée de tous, Marjorie qui espère recevoir plus d’attention…

Les parents, bouleversés évidemment, cherchent sans relâche leur aînée. Pour simplifier leur tâche et éloigner la petite de toute cette tension, ils l’envoient chez sa tante Isle, une femme vieillissante et « originale » comme veut l’expression polie. Marjorie est d’abord furieuse d’être ainsi tenue à l’écart, chez cette tante qu’elle connaît à peine, perdue dans cette maison isolée sur la lande. Souvent livrée à elle-même – sa tante entend la laisser tranquille –, Marjorie découvre les paysages avoisinants, la mer si vaste, les livres et les histoires… Et un dialogue quasi muet se noue avec Isle. Marjorie apprend à décoder sa propre réaction, à comprendre qu’avoir été jalouse de Miriam ne fait pas d’elle un monstre, que son soulagement ne signifie pas qu’elle lui souhaite le pire… Que tous les sentiments peuvent se mêler, et ce, quel que soit l’âge.

Pas à pas, Marjorie grandit, se débrouille avec ses contradictions et ses remords. Et Isle la mène sur ce chemin avec délicatesse mais fermeté. À l’image du style de ce roman : limpide, fluide, mais âpre quand il le faut. Bengt Ohlsson parvient avec brio à nous faire imaginer Marjorie, à construire un récit d’enfant qui ne soit pas mièvre. Syster se déroule avec lenteur, mais intensité, et nous enveloppe dans cette atmosphère particulière jusqu’à la dernière page.

Pour autant, Syster fait partie de ces coups de cœur qui, je le sais, ne feront pas l’unanimité : il s'y passe au final peu de choses, l’intensité réside dans les intentions, les atmosphères, les non-dits… Une vraie belle découverte.


Syster, Bengt Ohlsson (Phébus, 304 pages, 2011)
Traduit du suédois par Anne Karila


mercredi 4 janvier 2012

Bonne année !


Une très belle année à tous !
Pleine de bonheurs, de rires, de douceur, de découvertes et bien sûr de lectures !

Et, pour démarrer avec le sourire, si vous ne la connaissez pas encore (depuis le temps qu'elle circule !), je vous recommande cette petite vidéo...





mercredi 14 décembre 2011

Petites recommandations de fin d'année


Pour compenser des posts irréguliers et trop rares à mon goût ces derniers temps, quoi de mieux qu’une liste de noël !
Ce sera l’occasion de faire un premier bilan de Mon baratin… Voici donc, dans le désordre, quelques recommandations de fin d’année – peut-être des idées de cadeau :

Pour ceux qui aiment l’histoire, la politique, l’histoire politique, les livres denses :
L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura
Un roman à trois voix très différent de la série policière mettant en scène Mario Conde. Un livre monumental et passionnant où, en plus d’être transporté dans un autre univers, on apprend beaucoup.

Pour ceux qui aiment l’Espagne, la petite et la grande histoire :
Le cœur glacé, Almudena Grandes
Une fresque familiale courant sur tout le XXe siècle – la guerre civile, le franquisme, ses opposants et ses opportunistes, l’émigration vers la France, les difficultés de la mémoire… Exceptionnel, et trop court malgré ses deux tomes en poche.

Pour la gent féminine :
Le chœur des femmes, Martin Winckler
Un roman qui se dévore, à lire avec bonheur. Et un magnifique kaléidoscope, quasi documentaire, sur les femmes, leur corps, leurs problèmes, leur médecine…
(Et pour tous : La maladie de Sachs, plus ancien mais tout aussi formidable, instructif et plein d’humanité.)

Pour les anglophiles amateurs de l’ironie mordante, et parfois de l’absurde :
Testament à l’anglaise, Jonathan Coe
Roman policier, satyre de la société de consommation, peinture acerbe de l’establishment, et surtout lecture réjouissante.

Pour les amateurs de polar :
Seul le silence, R.J. Ellory : grand roman noir et véritable œuvre littéraire
Les brumes du passé, Leonardo Padura : roman policier, roman social et avant tout roman de La Havane
La théorie des cordes, José Carlos Somoza : thriller scientifique vertigineux
Small world, Martin Suter (et quasiment tous ses livres) : polar discret et roman psychologique
La nuit de l’infamie, Michael Cox : polar historique passionnant
Les lieux sombres, Gillian Flynn : polar classique mais efficace

Pour les plus sensibles :
Seule Venise, Claudie Gallay : envoûtant vagabondage entre les canaux

Pour votre mamie, votre tata, votre maman (mais elle l'aura peut-être lu) :
La couleur des sentiments, Kathryn Stockett
Un beau roman au succès amplement mérité

Pour tous :
Le Prince des marées, Pat Conroy : grand roman du sud américain, ma pépite toutes catégories
Les imperfectionnistes, Tom Rachman : onze portraits savoureux et un tout génial
Savoir perdre, David Trueba : roman choral ancré dans la réalité et peinture de l’Espagne contemporaine


Et je suis sûre d’en oublier !
En espérant reprendre un rythme plus soutenu, je vous invite à laisser vos commentaires et conseils de lecture, et je vous souhaite de belles fêtes de fin d’année.


mardi 29 novembre 2011

Une heure de silence - Michael Koryta


Cinquième roman de la sélection du Prix Seuil Policiers (et merci encore au Seuil et à Babelio), Une heure de silence est plus convaincant que les trois précédents (Losers nés, Les Neuf Dragons et Intrusion) mais n’est pas étonnant pour autant. Raisonnablement efficace.

On y suit Lincoln Perry, ex-flic devenu détective privé à Cleveland, momentanément délaissé par son associé Joe Pritchard, en convalescence à Miami. Un lien très fort unit les deux hommes – lien qu’on comprendrait probablement mieux, tout comme certaines allusions au passé de Perry, en ayant lu les précédents épisodes. Peut-être en aurais-je davantage apprécié ma lecture ? On accordera le bénéfice du doute à Michael Koryta. Quoi qu’il en soit, la compréhension de l’intrigue n’en est pas affectée.

Lincoln est contacté par Parker Harrison, un ancien détenu qui veut l’engager pour retrouver Alexandra et Joshua Cantrell, disparus brusquement douze ans auparavant. Le couple l’avait accueilli après la prison à « La Crête aux murmures », leur maison transformée en centre de réinsertion, et l’avait remis sur le droit chemin. Plus particulièrement Alexandra, qui croyait profondément à son entreprise de réhabilitation.
Condamné pour meurtre, Parker inspire instinctivement la méfiance à Lincoln et joue sur la culpabilité que cela provoque chez le détective pour le convaincre de prendre l’affaire.

Cette dernière est bien moins simple qu’il n’y paraît : Alexandra se révèle appartenir à une grande famille de la mafia, et Joshua se révèle… mort. Ses restes viennent d’être découverts. Quand Lincoln apprend que Parker était au courant, il décide, furieux, de laisser tomber.
Mais l’arrivée et la force de conviction d’un détective engagé par les parents de Joshua lors de sa disparition, l’attitude étrange de Parker, la crispation des policiers en charge du dossier finissent par embarquer Lincoln dans une dangereuse enquête.

Le résumé (ce n’est que le début) est alléchant mais, malheureusement, la suite l’est un peu moins. Michael Koryta fait miroiter une intrigue savante à son lecteur qui ne peut qu’être déçu par tant de circonvolutions pour un schéma finalement assez banal. Comme un soufflé qui retombe. Les innombrables rebondissements et fausses pistes permettent toutefois d’entretenir l’intérêt du lecteur. Mais on regrettera la rythmique trop métronomique, les ficelles trop apparentes.
Point positif : la plupart des personnages sont ambivalents, et marqués par de réelles failles – Lincoln est ainsi un antihéros plutôt attachant.

Une heure de silence assure le minimum syndical : une écriture efficace, du suspense, des personnages tourmentés qui compense une intrigue bancale.
Le roman fonctionne et offre un moment de lecture pas désagréable, mais, dans cette sélection Prix Seuil Policiers, je recommanderais d'abord Les leçons du mal.


Une heure de silence, Michael Koryta (Seuil, 368 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) Frédéric Grellier




jeudi 17 novembre 2011

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt


Les deux précédents romans de Siri Hustvedt, Élégie pour un Américain et Tout ce que j’aimais, m’ont enthousiasmé – mais sans me convaincre totalement. Elle y fait parler des hommes ; c’est probablement pourquoi je n’ai pu m’empêcher de chercher les éléments d’autofiction dans cet Un été sans les hommes emmené par une narratrice. Je le précise car mes impressions de lecture n’y sont pas étrangères. Même si, on le sait, là n’est pas l’important.

Mia, poétesse new-yorkaise dans la cinquantaine, disjoncte littéralement quand elle apprend que son mari Boris, neuroscientifique réputé, entretient une liaison avec une jeune française – ce qui a son importance car la caricature de la femme légère ne nous est pas épargnée.
Après un bref séjour à l’hôpital psychiatrique, qui l'effraie plus qu'il ne la calme, Mia part se réfugier dans son Minnesota natal. Elle y loue une petite maison, non loin du centre pour personnes âgées où vit sa mère, octogénaire, entourée de ses pétillantes et vieillissantes amies. Pour occuper cet été de « retraite », elle entreprend de donner des cours d’écriture – suivi par six jeunes adolescentes.

Certes quelques stéréotypes, on l’a déjà mentionné, et un indéniable – et exaspérant – côté Madame-je-sais-tout qui a tellement pris de hauteur, de recul, par rapport à son frétillant et volage mari. Sinon, comme l’indique le titre, une histoire de femmes (et de filles) d’âges et de « niveaux » de maturité différents : les préadolescentes influençables, si cruelles sans le comprendre, parfois insupportables mais aussi très attendrissantes ; la jeune fille devenant femme qu’incarne Daisy, la fille comédienne de Mia et Boris, venue rendre visite à sa mère ; la trentenaire, Lola, voisine estivale de Mia, qui s’ennuie seule avec ses enfants ; Mia elle-même, la femme mûre qui fait un point sur sa vie ; et tout un panel de femmes âgées qui souvent (re)découvrent la liberté à ce stade de leur existence… L’enfance aussi avec les enfants de Lola ; et la mort rôdant autour de ces drôles de vieilles dames, qui en ont fait une sorte de compagne pour vivre avec joie leurs dernières années.
Ce sont d’ailleurs les personnages les plus savoureux : je vous laisse découvrir les ouvrages au crochet de l’une d’entre elles…

À travers ces portraits lucides, la narratrice dépeint avec finesse les différents stades de la vie d’une femme. Dommage qu’elle traite un peu trop d’elle-même : les aspects autocentrés sont lassants voire irritants, les quelques dessins sans aucun intérêt…
Un été sans les hommes aurait gagné à davantage s’appesantir sur la galaxie de femmes qui entoure Mia, et moins sur cette dernière, mais le roman reste très plaisant et offre une vision intelligente et perspicace de la gent féminine…
Je ne connais que partiellement l’œuvre de Siri Hustvedt, mais je conseillerais davantage Tout ce que j’aimais pour la découvrir.


Un été sans les hommes, Siri Hustvedt (Actes Sud, 220 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf


mardi 25 octobre 2011

Intrusion - Natsuo Kirino


Quatrième livre dans le cadre de la sélection du Prix Seuil Policiers (après Les leçons du mal, Losers nés et Les Neuf Dragons). La couverture m’a fait imaginer un thriller puissant, une atmosphère angoissante… Mais, disons-le dès maintenant, je dois avoir trop d’imagination.

L’éditeur évoque « une histoire d’amour, un roman policier littéraire, et une réflexion philosophique sur le rapport réalité-fiction »… Je ne suis pas totalement emballée par le résumé mais, en revanche, j’ai très envie de découvrir un exemple de la littérature japonaise – que je connais très peu.

Tamaki Suzuki, jeune romancière en vogue, a vécu une longue liaison adultère avec son éditeur Seiji Abé. Leur rupture, très douloureuse pour tous deux, a perturbé, voire détruit, leurs foyers respectifs. Un an après, Tamaki ne s’en est toujours pas remise. Intrusion croise les souvenirs de la jeune femme et ses réflexions autour de son nouveau projet littéraire, clairement le fruit de son état affectif. Son prochain roman, Inassouvi, sera ainsi une enquête sur le grand écrivain Mikio Midorikawa et sur son best-seller, Innocent, récit autobiographique qu’il revendiquait aussi riche de fiction… Tamaki veut résoudre LE mystère d’Innocent : qui est la fameuse O., maîtresse de Midorikawa ? Ce dernier relate longuement leur relation, sa découverte par son épouse Chiyoko, le cataclysme que cela a occasionné dans leur couple… Les critiques et lecteurs ont émis de nombreuses hypothèses sur l’identité de O., sur la part de fiction, et Tamaki entend bien résoudre ce mystère.

Beaucoup de romans dans le roman donc. Et les récits s’imbriquent à n’en plus finir. Tamaki raconte par anecdotes successives sa relation avec Seiji : pourtant, cette relation passionnée, exclusive et destructrice selon ses propos ne prend jamais véritablement corps – comme si Tamaki ne parvenait pas à nous convaincre de sa force, et même de sa réalité. Le fait qu’elle évoque exclusivement cet aspect de sa vie y est probablement pour quelque chose : son mari et ses enfants n’apparaissent qu’une fois et ne paraissent pas très importants au final, les contingences de la vie quotidienne ne semblent pas avoir de prise sur elle.

Histoires d’amours et d’orgueils surtout. Et, malheureusement, beaucoup de ressassement, de répétions et de piétinement. Quant à « l’affaire O. », si on considère – en lecteur français qui y est habitué – Innocent comme de l’autofiction, il n’y a plus grand-chose à questionner et les interminables développements et interrogations philosophico-existentielles perdent tout intérêt. Enfin, l’enquête sur l’identité de O. n’est pas franchement passionnante. Là est censé être l’aspect policier du texte… mais je n’en ai vu aucun élément véritable.
Il est d’ailleurs dommage, selon moi, qu’Intrusion figure dans cette collection, car cela implique inévitablement certaines attentes chez le lecteur. Mon avis serait peut-être moins tranché si je l’avais abordé comme un roman, et non un roman policier. Car l’écriture est assez limpide et il y a de jolis passages.

Une déception donc.

Merci quand même à Babelio et au Seuil.

Intrusion, Natsuo Kirino (Seuil, 280 pages, 2011)
Traduit du japonais par Claude Martin



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samedi 8 octobre 2011

Allmen et les libellules - Martin Suter


Comme le montrent certains de mes posts (Small world, Un ami parfait, Le cuisinier), les romans de Martin Suter sont une de mes marottes littéraires. J’ai donc ouvert avec bonheur son dernier opus, paru au printemps, Allmen et les libellules. C’est un court récit assez différent des précédents : la quatrième de couverture nous apprend en effet qu’Allmen et les libellules est pensé comme le début d’une série mettant en scène un duo d’enquêteurs. Après Poirot/Hastings, Holmes/Watson, voici donc Johann Friedrich von Allmen – sir John – et Carlos…

Tel un écho désargenté du Dernier des Weynfeldt, autre héros de Suter, sir John est un véritable gentleman. Issu d’une famille fortunée, il a toujours été très dispendieux, n’a bien entendu jamais travaillé pour cela, et entend bien maintenir son train de vie – ce, malgré la fonte de son patrimoine. Il accumule les ardoises, qu’on lui permet pour son passif, s’en sort par des pirouettes : il vend discrètement ses possessions les moins visibles, même sa somptueuse villa dont il a négocié l’usufruit, sous-loue sa seconde place à l’opéra, etc. Mais cela ne suffit pas et il se met à dérober des pièces de collection chez ses connaissances ou rencontres d’un soir.
Malheureusement, il vole la mauvaise personne : le richissime père de Jojo, femme à la beauté fanée avec qui il vient de passer la nuit. Et surtout, le mauvais objet, une sublime coupe art déco, ornée de libellules, disparue du marché il y a des années… Sir John se retrouve alors impliqué dans une histoire qui le dépasse, plus dangereuse que prévue mais aussi bien plus rentable. Il s’improvise tel un étrange Arsène Lupin, cambrioleur mais aussi enquêteur et maître-chanteur, accompagné pour cela par Carlos, son très fidèle majordome guatémaltèque, bien plus malin que son maître en de nombreuses occasions. Leurs échanges, tantôt en espagnol basique, tantôt par des gestes ou attitudes expressives, font toute la saveur du roman. Les deux hommes sont très attachés malgré la formalité de leurs rapports – ce qui explique l’évolution de leur « partenariat ».

Péripéties et ruses diverses se succèdent dans un style respectueux du genre : un peu suranné, cocasse mais raffiné (en un mot, très british)… L’intrigue ne compte pas véritablement – elle est d’ailleurs assez embrouillée, reconnaissons-le –, le charme d’Allmen et les libellules est dans l’atmosphère, le rythme, le style toujours aussi délié et précis, l’humour…

Une très agréable friandise pour les amateurs du genre et/ou de l’auteur. En attendant le deuxième pour juger la série Allmen/Carlos, pour découvrir Martin Suter je conseillerais plutôt Small world ou Le diable de Milan.


Allmen et les libellules, Martin Suter (Christian Bourgois, 168 pages, 2011)
Traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni

mardi 4 octobre 2011

La Passerelle - Lorrie Moore


Tassie Keltjin vient d’une ferme du fin fond du Midwest. Élevée dans une famille de la classe moyenne agricole, elle n’a jamais voyagé, ne serait-ce qu’hors de l’État. C’est donc une toute nouvelle vie que découvre cette véritable « country girl » en s’installant en ville pour ses études.
Pour payer ses dépenses, elle accepte un emploi de baby-sitter chez les Brink, Sarah et Edward. Si la famille est particulière (couple apparemment atypique et décalé, rarement ensemble), la situation l’est davantage : l’enfant n’est pas encore là puisqu’il s’agit d’une chaotique procédure d’adoption – mais Sarah est déjà convaincue qu’ils auront besoin d’aide pour faire face au quotidien. Tassie se retrouve même à accompagner cette dernière lors des rencontres avec les parents biologiques, telle une figure rassurante, même quand il faut parcourir des milliers de kilomètres pour cela. Logiquement mal à l’aise de participer à cette quête, Tassie s’interroge quelque peu mais la venue, enfin, de Mary-Emma, une petite métisse de quelques mois, l’incite à rester chez les Brink.

La fillette est adorable et s’attache à sa nounou mais la situation se détériore rapidement : les parents ne s’en occupent que peu, Sarah semble totalement démunie face à Mary-Emma, Tassie est confrontée au racisme en promenant le bébé…
La Passerelle démarre donc de façon prometteuse : le décalage au sein du couple, celui avec Tassie, la découverte du « monde » de cette dernière, la difficulté pour un couple blanc de se faire accepter comme parents d’une petite Noire, etc.

Ajoutons à cela l’environnement familial de Tassie que l’on découvre peu à peu – les rapports compliqués avec ses parents, leurs problèmes personnels, sa complicité avec son frère –, ses histoires de colocation et un début de relation avec un étudiant brésilien… Un contexte enrichissant si cela s’arrêtait là, mais quand son frère part à la guerre et que le petit-ami se révèle être un terroriste islamiste, les clichés s’accumulent et le texte donne une impression de fourre-tout phénoménal. Et, lorsque l’on en apprend plus sur les Brink (là, je m’arrête pour ne pas gâcher la surprise à ceux qui voudrait lire La Passerelle), on bascule vraiment dans le n’importe quoi. Non qu’il soit fondamentalement problématique de vouloir traiter de nombreuses thématiques – on connaît de formidables exemples – mais il faut réussir à donner une réelle cohérence à l’ensemble, et Lorrie Moore n’y parvient pas véritablement selon moi.
Quant au personnage de Tassie, sa naïveté (en bonne caricature de la fille du Midwest) m’a lassée, voire irritée, et son côté « spectateur » m’a paru terriblement exaspérant.

En bref, je ne suis jamais entrée dans le roman. Et pourtant, l’écriture est vive, souvent fine, mais le récit manque de lien et, bizarrement, vu le sujet, de densité.
Je suis donc totalement passée à côté de ce roman aux critiques enthousiastes…


La Passerelle, Lorrie Moore (L’Olivier, 368 pages, 2010 / Points, 400 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux

vendredi 30 septembre 2011

En un monde parfait - Laura Kasischke


J’ai un faible pour les romans de Laura Kasischke : et même si le précédent, La couronne verte (2008), m’avait quelque peu déçu, ça n’a pas entamé mon enthousiasme à découvrir En un monde parfait, le cru 2010.

Jolie trentenaire célibataire, Jiselle, hôtesse de l’air, incarne l’héroïne si typique de Kasischke : apparemment sans histoires, fille de la classe moyenne, rêvant au prince charmant. Comme un cliché, elle rencontre un beau commandant de bord, veuf et père de trois enfants, Mark Dorn, qui tombe fou amoureux et lui demande de l’épouser après quelques semaines. Si ce conte de fées est le rêve de ces collègues, certains éléments font s’interroger les proches de Jiselle – et le lecteur au passage : pourquoi le charmant Mark attend-il pour lui présenter ses enfants, comment expliquer la précipitation de cette demande, pourquoi tant d’insistance pour que Jiselle arrête de travailler et s’occupe de son nouveau foyer, quelles sont les raisons des nombreux petits mensonges de Mark – en cachent-ils de plus troublants ?
Ravie de ce changement de vie idyllique, Jiselle balaie ces doutes et s’installe avec joie dans la grande maison. Mais elle déchante rapidement : Mark est le plus souvent absent, les deux filles sont impossibles (l’aînée, Sara, est franchement hostile), les journées sont longues et creuses, les nuits tristes. Et les questions que pose cette union restent sans réponse. S’il n’y avait la bienveillance du petit dernier, Sam, et une foi tenace en l'avenir, Jiselle sombrerait dans le désespoir.

En toile de fond depuis le début de roman, l’étrange « grippe de Phoenix » (ersatz de grippe A, aviaire ou autre) se propage aux États-Unis et fait extrêmement peur : pour l’ampleur de la contagion mais surtout pour son origine et son mode de transmission toujours inconnus. L’épidémie enfle, touche toutes les catégories de population (même Britney Spears !), menace le reste du monde (qui n’en déteste que plus le géant yankee) et provoque bien entendu une panique exponentielle.
C’est une Amérique proche de nous que Laura Kasischke met en scène dans cette science-fiction pas si inimaginable – tel un scénario catastrophe de la pandémie de grippe A de 2009.
La situation empire de jour en jour jusqu’à basculer dans l’état d’urgence et même de guerre – quarantaines drastiques, pénuries, coupures de courants, pillages, etc. Seule avec les enfants, Jiselle doit gérer tout cela, et leurs liens vont progressivement se complexifier.

En un mot : surprenant. Pas tant pour l’histoire qui reprend les motifs chers à Laura Kasischke (le mariage et ses surprises, la méconnaissance de l’autre, l’ennui du quotidien, les secrets, les faux-semblants) ni pour sa mécanique récurrente (une situation qui s’enraye) mais pour ce que touche cette mécanique : le contexte général très particulier qui va devenir le cœur de l’histoire. Un changement dans l’ampleur des événements perturbants, donc, mais pas nécessairement sur le propos car, comme bien des romans de Laura Kasischke, En un monde parfait présente une critique ironique des États-Unis et de la société contemporaine. Les choses en arrivent à des stades totalement fous, et c’est aussi drôle que terrifiant.
On regrette d’ailleurs que la romancière n’évite pas certain cliché, comme elle se contentait de la facilité. Plus ennuyeux selon moi, le texte se termine dans le flou sur de nombreux aspects – ne se termine pas vraiment en fait – et m’a laissée dans l’expectative.

Malgré cela, En un monde parfait est un très bon roman, dans lequel Laura Kasischke a su injecter un matériau renouvelé.


En un monde parfait, Laura Kasischke (Christian Bourgois, 336 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille



mardi 27 septembre 2011

Marée noire - Attica Locke


Les critiques élogieuses et la quatrième de couverture font espérer le meilleur, « l’arrivée fracassante d’un nouveau talent » comme le proclame l’éditeur. Et la comparaison avec Dennis Lehane et George Pelecanos n’est pas pour déplaire – même si, avouons-le, je n'ai jamais été emportée par Pelecanos, indubitablement un grand auteur de romans noirs, à la plume fine et aux thématiques (notamment les questions raciales) passionnantes, mais ses livres me paraissent désespérément lents, voire ennuyeux pour certains.
Avec Marée noire, Attica Locke s’attaque elle aussi aux problèmes raciaux. Nous sommes en plein sud des États-Unis, à Houston, en 1981 : Jay Porter, petit avocat noir – la couleur est ici une donnée non négligeable –, essaye tant bien que mal de faire fonctionner son petit cabinet. Affaires médiocres, clients insolvables… la tendance n’est pas bonne et le désœuvrement pointe.

Un soir qu’il organise un dîner romantique pour l’anniversaire de son épouse Bernie, un coup de feu retentit à proximité et, quelques minutes après, Jay se retrouve à sauver une jeune femme de la noyade. Apeurée, en état de choc, elle présente des traces de violences mais ne dit pas un mot. Jay la dépose devant un commissariat – et non à l’intérieur comme l’y engage Bernie : c’est que notre homme a déjà eu des démêlées avec la justice dans les années 70, alors qu’il militait pour les droits civiques (et frayait avec les plus radicaux). Ce passé activiste nous est révélé par bribes tout au long du récit, et l’on comprend peu à peu l'histoire de Jay, la paranoïa qui l’habite depuis et dicte ses gestes, ses liens surprenants avec la nouvelle maire de Houston… Qui plus est, comme il le souligne à son épouse, un Noir prendrait trop de risque à rester près d’une Blanche tout juste agressée. Les vieux schémas ont la vie dure dans le Texas des années 80.
Quand Jay découvre à la lecture du journal qu’un homme a été tué ce fameux soir dans le bayou, il entreprend de retrouver la jeune femme – de victime, devenue suspecte – et de faire la lumière sur cette affaire.

En parallèle, à la demande de son beau-père, le jeune avocat prête main-forte aux « frères » dockers syndiqués, et plus particulièrement à l’un d’eux, tabassé alors qu’il sortait d’une réunion préparant la grève. Ville portuaire en plein boom économique, Houston est totalement dépendante de son port – et de ses employés qui assurent les livraisons, chargements, etc. La maire et les grandes entreprises veulent à tout prix éviter cette grève, et certains syndiqués blancs également. Car l’union syndicale n’est que façade : valable sur le papier mais encore éloignée de la réalité où les Noirs sont moins payés, jamais promus…
Les deux histoires viennent s’imbriquer quand Jay commence à toucher du doigt un véritable complot impliquant le groupe pétrolier dominant la région. Et la Marée noire prend ici tout son sens.

Le livre est passionnant : on y parle de l’activisme des années 70, des Black Panthers, des étudiants infiltrés par le FBI, des multiples abus des autorités, de la persistance des discriminations dix ans après (que l’on pourrait parfaitement imaginer encore plus tard), des proclamations de papier sans incidence sur le réel… Passionnant donc, mais aussi insuffisamment construit et très fouillis : on s'égare dans les ramifications du récit, l’intrigue est tirée par les cheveux, on manque parfois de détails tandis qu’ils abondent plus loin. Marée noire est un roman très ambitieux, sûrement un peu trop : à vouloir dresser un tableau complet, à envisager de nombreuses problématiques (sous des angles tout aussi nombreux), Attica Locke m’a perdue en route…
En conclusion : une romancière à suivre et un texte à conseiller sans hésitation aux amateurs de George Pelecanos car, oui, la comparaison est pertinente.


Marée noire, Attica Locke (Gallimard, 450 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude


mardi 13 septembre 2011

Le Chagrin et la Grâce - Wally Lamb


Le précédent roman de Wally Lamb, La Puissance des vaincus (2000), m’a laissé un formidable souvenir : ampleur du récit, plongée au plus profond des névroses familiales, quête d’identité… les ingrédients du grand roman américain comme je les aime, à l’image d’un Pat Conroy ou d’un Richard Russo – avec certes moins de mordant et une gravité, voire une tristesse, plus évidente.
Dix ans pour écrire ce nouveau livre, Le Chagrin et la Grâce, mais cela valait la peine d’attendre. Il m’a happée dès le début et ses 800 pages m’ont paru au final bien peu.

Lors de la tuerie de Columbine (avril 1999), Wally Lamb travaillait déjà sur The Hour I First Believed (le titre en VO, qui s’est imposé à lui, explique-t-il en préface, en pensant à sa mère, et que l'on retrouvera en écho) et, très vite il a décidé de l’intégrer à son roman en faisant de son héros une « victime collatérale ».
Caelum Quirk enseigne la littérature au lycée de Columbine, ou plutôt enseignait, car Le Chagrin et la Grâce, habilement construit, est un récit au passé : celui de la vie d’avant Columbine, de sa vie avec sa troisième épouse Maureen, de leur couple branlant, du choix d’emménager à Littleton, l’autre bout du pays, pour se redonner une chance, de la jeune Velvet, adolescente en rébellion que Maureen a pris sous son aile… Puis celui de LA journée, de la culpabilité de Caelum de ne pas avoir été sur place car il veillait sa tante dans le Connecticut, de ces heures passées à ne pas savoir où était sa femme, à réaliser ce qu’elle représentait réellement pour lui, du traumatisme profond que cela a provoqué chez elle… Avec une acuité passionnante, Wally Lamb questionne cette horreur, la folie des deux adolescents meurtriers, les séquelles innombrables des uns et des autres, ce que cela peut dire d’une société… Et, là où l’on pouvait redouter une narration voyeuriste, se découvre un véritable roman psychologique.

Mais pas seulement, et heureusement – un livre ne portant que sur Columbine aurait été par trop pesant –, car le couple Quirk tente de prendre un nouveau départ et retourne à Three Rivers, la ferme familiale du Connecticut que sa tante vient de lui léguer. Et, tandis que Maureen sombre dans la dépression post-traumatique, Caelum sonde sa propre mémoire. L’étude des montagnes d’archives accumulées par sa tante le plonge dans deux cents ans d’histoire familiale et révèle des choses inattendues : secrets de familles, mensonges répétés sur des générations, doute sur sa propre identité…
Le Chagrin et la Grâce ne s’arrête pas là, et de nouveaux événements viennent encore bouleverser ce couple meurtri et donner du souffle au récit.

Héros brisé, Caelum n’est a priori pas un homme aimable : égoïste, flirtant avec l’alcoolisme, colérique… Mais, au fil du récit, son portrait tout en nuances, ses espoirs, ses regrets, ses blessures, en font un personnage profondément attachant – parce que profondément humain. Avec, autour de lui, des êtres pleins d’imperfections, capables de bassesses comme de moments lumineux. Là est peut-être la plus grande force de Wally Lamb : savoir donner corps à des personnages infiniment complexes. À l’image de la société qu’il entend dépeindre.

Un texte extrêmement foisonnant qu’il serait bien trop long, et trop touffu, de résumer ici ; parfois trop foisonnant lorsqu’il en vient à égarer son lecteur et traîne en longueur – mais c’est le seul bémol.
Servi par une écriture admirable, Le Chagrin et la Grâce est véritablement un grand roman. À lire.


Le Chagrin et la Grâce, Wally Lamb (Belfond, 532 pages, 2010 / Livre de Poche, 800 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Caron


mercredi 7 septembre 2011

Les Lieux sombres - Gillian Flynn


Comme chaque été, j’ai glissé dans mon sac quelques polars dont je n’étais pas sûre de la qualité mais au succès public certain. Parmi eux, Les Lieux sombres, à la quatrième prometteuse.

Seule rescapée du meurtre de sa mère et de ses sœurs, alors âgée de 7 ans, Libby Day a accusé son grand frère Ben. L’adolescent de 15 ans, un peu rebelle, un peu drogué, et surtout très paumé, a été condamné sur la seule foi du témoignage de la petite fille, entre-temps devenue pour toute l’Amérique le symbole de la folie des hommes.
Vingt-cinq après, Libby est une jeune femme antipathique : revêche, vindicative, intéressée, asociale. Son histoire est terrible, mais son aigreur et son cynisme le sont tout autant. Passant son adolescence de maison en maison, elle a su se rendre chaque fois plus odieuse, même aux membres de sa famille, et se retrouve immensément seule.
Elle vit depuis son enfance des donations pour la « pauvre petite » – nombreuses les premières années mais se raréfiant à mesure qu’elle grandit et que d’autres tueries viennent faire oublier celle de sa famille. Elle est parfois revenue à la une, lors des tristes anniversaires ou, ironie des choses, avec un livre expliquant comment se reconstruire !
À 32 ans, elle est totalement fauchée, sans famille, sans travail et bien sûr sans amis.

Contactée par Lyle Wirth, président du Kill Club, un groupe de passionnés de faits-divers entendant mener leur petite enquête, Libby est d'abord tentée de refuser mais la promesse d’une belle rémunération la convainc. Après quelques apparitions et autres ventes de souvenirs macabres (une page du journal de sa grande sœur, etc.), elle accepte même de rendre visite à Ben en prison. Ben, qu’elle n’a jamais revu, s’est « pacifié » derrière les barreaux, a fait des études et clame son innocence depuis deux décennies.
Les retrouvailles sont évidemment perturbantes et Libby va commencer à envisager qu'il existe des zones d’ombre. Dès lors, accompagnée de Lyle, elle entreprend de fouiller Les Lieux sombres : les vieux cartons, le mobile-home de sa tante, l’ancienne ferme familiale…
Avec Libby, on reconstitue la vie de sa famille il y a vingt-cinq ans, on découvre des éléments troublants, on doute, on s’interroge, on est persuadé d’une thèse puis de l’autre… Et au final, bien entendu, on apprendra la surprenante vérité. Un peu trop grand-guignolesque à mon goût mais qui parvient à rassembler toutes les pièces du puzzle.

Pas un chef-d’œuvre, donc, mais un bon polar : un style vif et parfois incisif, une intrigue bien construite, des personnages complexes et nuancés. On regrettera juste ce dénouement « spectaculaire ».


Les Lieux sombres, Gillian Flynn (Sonatine, 480 pages, 2010 / Livre de Poche, 512 pages, 2011)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié


mercredi 31 août 2011

La couronne verte - Laura Kasischke


J’ai découvert Laura Kasischke avec La vie devant ses yeux, qui s’il ne m’a pas totalement convaincue, m’a saisie par sa profonde originalité. Depuis, je découvre chacune de ses parutions avec plus ou moins de bonheur, et le cru 2008 (j’ai un peu de retard, je sais !), La couronne verte, n’est pas totalement à la hauteur selon moi…
Laura Kasischke propose des romans sombres, à l’étrangeté subtile, déclinant chaque fois une mécanique similaire : une Amérique moyenne (de celle qui s’en sort à peine jusqu’à la classe moyenne plus), des protagonistes sans grande originalité, et un élément qui perturbe brusquement la situation somme toute assez banale.
La gravité du grain de sable varie : une carte de Saint-Valentin surprenante (À moi pour toujours), la disparition de la mère de l’héroïne (Un oiseau blanc dans le blizzard), la prostitution d’une réceptionniste de motel (A suspicious river) – tous ces livres ont paru chez Christian Bourgois. Quel qu’il soit, il s’agit toujours d’une critique plus ou moins déguisée des dérives de la société américaine. Et là est la dimension passionnante de cette romancière.

Dans La couronne verte, trois copines – Anne et Michelle, meilleures amies depuis l’enfance, accompagnées de Terry, à qui il convient parfaitement d’être l’éternelle troisième – partent une semaine en vacances pour fêter la fin du lycée. Après le traditionnel bal de promo, elles ont décidé de clore en beauté leurs années d’adolescence à Cancun, lieu festif par excellence où des milliers d’étudiants américains vont passer entre autres le fameux spring-break.
Elles savent bien ce qui les attend : plages paradisiaques, soleil, fête et cocktails à volonté… mais aussi, comme elles ont pu l’entendre, soirées débridées, alcool à outrance, drogues pas toujours consenties, étudiants prêts à tout…
Dument mises en garde par leurs parents – ne lâche pas ton verre des yeux, ne fais pas confiance aux inconnus, etc. –, elles quittent leur petite ville et s’envolent pour le Mexique.

Si Terry, dès son arrivée, se coule dans le moule bikini-téquila-drague, Anne et Michelle semblent plus complexes : moins attirées par les beuveries, moins sûres d’elles, un peu curieuses de la région alentour… Et, malgré les avertissements, elles acceptent qu’un père de famille rencontré au bar les emmène visiter les ruines de Chichén Itzâ.
C’est là que les choses se gâtent, on s’en doute, mais pas nécessairement comme on l’imagine, et Laura Kasischke va parvenir à surprendre son lecteur dans la seconde partie du récit.

Assez court, La couronne verte est entrecoupé de passages onirico-terrifiques qui ne servent pas à grand-chose, même le roman fini et leur signification comprise. Résultat, une lecture agréable car le style est le métier de Laura Kasischke sont toujours là, mais l’impression d’un texte trop mince qui aurait pu être réellement intéressant s’il avait été plus dense, plus fouillé.


La couronne verte, Laura Kasischke (Christian Bourgois, 240 pages, 2008 / Livre de Poche, 224 pages, 2010)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy


samedi 27 août 2011

Mauvais genre - Naomi Alderman


James vit dans une belle villa au fond de la campagne italienne avec Mark – ami, amant, proche, employeur, on ne sait trop… Sur ce point, Mauvais genre s’ouvre sur une scène énigmatique, mettant en évidence la lassitude de James quant à leur style de vie, aux fêtes débridées, aux jeunes éphèbes qui se succèdent et autres humiliations. Lassitude qui lui fait, comme souvent, se remémorer sa jeunesse, sa rencontre avec Mark, le lien étrange qui les unit depuis : et ici, démarre véritablement le roman.

Issu d’un milieu populaire, James Stieff entame avec fierté ses études à Oxford. Il est rapidement confronté au pendant inévitable de l’élitisme : lui, si brillant dans son lycée moyen, se retrouve à la traîne et peine à se maintenir au niveau minimum exigé. D’autant qu’une blessure au genou vient le déstabiliser dès le premier semestre. Sans véritables amis et ne pouvant même plus pratiquer son exutoire favori, le footing, il se noie progressivement dans ses difficultés scolaires. Difficultés que ses parents attribuent sans hésiter au manque de travail et sanctionnent financièrement en lui coupant les vivres.
Assez solitaire, James finit par se lier avec Jessica et sa surprenante bande d’amis, Franny, Simon et Mark, le meneur. Ce dernier, un riche héritier fantasque et déconnecté de la réalité, propose rapidement à tout ce petit monde d’emménager dans son immense propriété quasi vide. Une étrange communauté se met alors en place, évidemment financée, mais aussi inspirée et impulsée, par Mark.

James et Jess s’installent rapidement dans une relation, assez dénuée de passion et même un peu molle. James en est l’élément le plus accroché ; et pourtant, un lien étrange se noue avec Mark – fascination discrète, dépendance financière, attirance pour l’homosexualité sans complexe de Mark, connivence quand la mère de ce dernier débarque… ?

Mauvais genre est bien entendu un roman d'apprentissage : premiers échecs, relations amoureuses, soirées étudiantes, discussions exaltées, examens bâclés ou potassés pendant des nuits, etc.
À maints égards, il m’a fait penser au formidable premier roman de Donna Tartt, Le Maître des illusions, en bien mois glauque, mais aussi moins réussi selon moi. En effet, Mauvais genre souffre de plusieurs défauts : le récit démarre lentement, s’enlise souvent, se concentre trop sur James.

Si sa lecture n’est pas indispensable, elle n’en est pas moins agréable et intéressante car Naomi Alderman évoque avec finesse un monde si souvent cité à titre d’exemple et en dépeint les faux-semblants, les aspects troubles et les contreparties douloureuses…


Mauvais genre, Naomi Alderman (L’Olivier, 384 pages, 2011)
Traduit de l’anglais par Hélène Papot

samedi 20 août 2011

C'est moi qui éteins les lumières - Zoyâ Pirzâd


C'est moi qui éteins les lumières est le premier roman (étrangement, traduit que maintenant en français) de Zoyâ Pirzâd, nouvelliste (Le goût âpre des kakis, Comme tous les après-midi, Un jour avant Pâques) et romancière (On s’y fera) iranienne. Ses livres provoquent chez moi des impressions mitigées : bien que très plaisante, leur lecture ne me convainc jamais totalement. Certes les textes sont pleins de finesse, les personnages contrastés et intéressants, les situations tantôt cocasses tantôt ardues, mais il manque un je-ne-sais-quoi à l’ensemble – une posture plus engagée ? des chutes plus tranchées ? davantage d’atypique ? Manque de profondeur ou limites qu’il faut s’imposer en Iran ? Je ne sais trop. Mais, quoi qu’il en soit, je suis toujours curieuse de lire les ouvrages de Zoyâ Pirzâd.

« C'est moi qui éteins les lumières ? » est la traditionnelle question que Clarisse et son mari Artosh se posent chaque soir. Clarisse mène une vie tranquille et ordonnée à Abadan : femme au foyer, ses journées sont rythmées par la préparation des repas, le goûter de ses trois enfants (les deux petites jumelles Arsineh et Armineh, leur frère adolescent Armen), le ménage bien réglé, et les visites quasi quotidiennes de sa mère et de sa sœur Alice, à la recherche d’un bon parti.
Son équilibre est perturbé quand emménagent de nouveaux voisins venus de Téhéran, les Simonian : la jeune Emilie apparemment si effacée, son père Emile, poète dans l’âme mais ingénieur comme tous les hommes de ce quartier réservé à la Société du pétrole , la vieille et minuscule Mme Simonian qui mène ces deux générations à la baguette…

Emilie est immédiatement adoptée par les jumelles comme nouvelle camarade de jeu, mais elle est bien moins sage qu’il n’y paraît et ferait faire n’importe quoi à Armen qu’elle a subjugué.
Quant à Mme Simonian, cette grande dame arménienne à la fortune lointaine, est insaisissable : autoritaire et pédante le plus souvent, elle est capable d’être douce et se confie même à Clarisse qu’elle a pris en affection – son grand amour contrarié, les difficultés avec son mari, son fils si lunaire et rêveur…
Et c’est vrai qu’Emile est à part : éminemment doux, passionné de littérature, avide d’échanges, attentionné, inconscient… il fait vaciller Clarisse dans ses certitudes et ses habitudes.
Tandis que la vie continue (Alice rencontre enfin quelqu’un, Armen grandit, etc.), Clarisse se surprend elle-même, s’interroge – sur son quotidien si monotone, sa paradoxale solitude, le manque de véritables échanges avec son mari, son appartenance à la communauté arménienne et les devoirs qui en découlent, son absence d’engagement politique… la vacuité de son existence, en résumé.

Comme à son habitude, Zoyâ Pirzâd dépeint ses personnages avec subtilité et traite ces nombreuses thématiques avec finesse, effleurant les choses, les évoquant, les suggérant… Et, comme d’habitude, cette discrétion passionne autant qu’elle lasse, voire exaspère.
C'est moi qui éteins les lumières n’en est pas moins un très beau roman, dans mon souvenir le premier de Zoyâ Pirzâd à se pencher autant sur la question arménienne en Iran.


C'est moi qui éteins les lumières, Zoyâ Pirzâd (Zulma, 352 pages, 2011)
Traduit du persan (Iran) par Christophe Bala